Lors d’une rencontre de formation organisée au Parc urbain de Oued Smar, un espace vert situé dans la banlieue d’Alger, la ministre de l’Environnement Kaouter Krikou a présenté et détaillé une stratégie ambitieuse pour moderniser la gestion des déchets. Une nouvelle stratégie de gestion des déchets qui pourrait transformer profondément notre rapport à l’environnement.
Ce projet, porté conjointement avec le Haut-commissariat à la numérisation, marque une étape clé dans l’application de la loi 25-02, un texte législatif adopté en 2022 qui modernise le cadre juridique algérien en matière de gestion, de contrôle et d’élimination des déchets. Ce nouveau cadre législatif remplace des textes désormais obsolètes, alignant ainsi l’Algérie sur les standards internationaux de l‘économie circulaire, à l’instar des modèles européens en matière d’économie circulaire.
Qu’est-ce qu’une plateforme numérique de gestion des déchets ?
Imaginez un tableau de bord géant, accessible depuis n’importe quel ordinateur ou smartphone, qui affiche en temps réel l’état de tous les sites de traitement des déchets d’un pays. C’est exactement ce que représente la future plateforme nationale annoncée par Mme Krikou. Mais attention, il ne s’agit pas simplement d’un inventaire statique, comme une liste d’adresses. C’est un véritable outil de pilotage intelligent.
Pour bien comprendre, prenons une analogie. Si la gestion des déchets était comme la conduite d’une voiture, les méthodes actuelles équivalent à conduire avec les yeux bandés, en se basant uniquement sur la mémoire du trajet. La nouvelle plateforme, elle, offre un GPS sophistiqué avec caméra de recul, alertes de trafic et prévisions météo. Elle intègre des données spatiales, c’est-à-dire géographiques, localisées sur une carte, et temporelles, évoluant dans le temps, permettant de voir non seulement où se trouvent les déchets, mais aussi comment leurs volumes et leurs types changent selon les saisons, les événements, ou les années.
La coordination administrative
L’un des enjeux cruciaux de cette plateforme est d’améliorer la coordination entre les administrations centrales et locales. En Algérie, comme dans de nombreux pays, la gestion des déchets implique plusieurs niveaux de décision. En effet, le ministère à Alger définit les politiques nationales, tandis que les communes et wilayas gèrent le quotidien opérationnel. Cette fragmentation peut créer des décalages. Un ministère peut planifier la construction d’un centre de tri dans une région, sans savoir que la commune concernée manque de personnel qualifié pour l’exploiter.
La plateforme numérique agira comme un système nerveux central, reliant tous ces acteurs. Elle permettra, par exemple, à une wilaya de signaler en temps réel qu’un centre d’enfouissement approche de sa capacité maximale, déclenchant automatiquement une alerte au niveau national pour accélérer la construction d’une nouvelle installation ou redistribuer les déchets vers un site voisin.
Sur le terrain, le témoignage d’un gestionnaire
Ahmed Ami Ali, directeur du CET de Corso dans la wilaya de Boumerdès, incarne parfaitement cette transition. Le CET, Centre d’Enfouissement Technique, est l’équivalent moderne de ce qu’on appelait autrefois « la décharge ». Contrairement aux décharges sauvages où les déchets s’entassent sans contrôle, un CET est un site aménagé et surveillé, conçu pour isoler les déchets du milieu naturel grâce à des membranes étanches et des systèmes de captage des gaz.
M. Ami Ali explique que la numérisation représente la clé pour adopter des standards internationaux. Mais qu’entend-on exactement par là ? Prenons l’exemple concret du traitement des lixiviats. Ces liquides nocifs, qui se forment lorsque l’eau de pluie traverse les déchets en décomposition, sont l’un des cauchemars des gestionnaires. Un seul litre de lixiviat non traité peut contaminer des milliers de litres d’eau souterraine. Dans les pays développés, les CET modernes sont équipés de stations de traitement biologique et chimique des lixiviats, transformant cette menace en eau purifiée pouvant même être réutilisée pour l’arrosage.
Sans outils numériques, surveiller la qualité des lixiviats demande des prélèvements manuels fréquents, avec des délais d’analyse de plusieurs jours. Avec des capteurs connectés et une plateforme centralisée, les gestionnaires pourront suivre en temps réel les paramètres critiques comme le pH, la température, la concentration en métaux lourds …, et réagir instantanément en cas d’anomalie.
La sécurité des données grace un Cloud national
L’expert Fayçal Loudjani apporte une précision technique essentielle à savoir que cette plateforme s’appuiera sur le Cloud national. Pour les non-initiés, le « cloud », nuage en anglais, désigne l’utilisation de serveurs informatiques distants pour stocker et traiter des données, plutôt que des ordinateurs locaux. Lorsqu’il est « national », cela signifie que ces serveurs sont situés sur le territoire algérien, sous la supervision des autorités locales.
Cette distinction n’est pas anodine car elle garantit la souveraineté numérique du pays. Les données environnementales sont sensibles car elles révèlent des informations sur l’état de santé des populations via les déchets médicaux, sur l’activité économique grace aux déchets industriels, et sur la sécurité des infrastructures. Conserver ces données sur des serveurs nationaux les protège des cyberattaques extérieures et des ingérences étrangères, tout en respectant les réglementations locales sur la protection des données personnelles.
Vers une planification proactive
L’utilisation du Cloud national permettra de collecter et d’analyser des données massives ce qu’on appelle le « Big Data » dans le jargon informatique. Mais concrètement, qu’est-ce que cela change ? Prenons un exemple parlant. Actuellement, lors de l’Aïd El Adha, les abattoirs improvisés génèrent des pics de déchets organiques que les collectivités peinent à anticiper. Résultat, des rues jonchées de restes d’animaux pendant des jours, avec les risques sanitaires et olfactifs que cela implique.
Avec une plateforme intelligente, les algorithmes pourront analyser les données des années précédentes, croisées avec les prévisions météorologiques et démographiques, pour prédire avec précision où et quand les volumes de déchets vont exploser. Les services de collecte pourront alors être renforcés proactivement, avec du personnel supplémentaire et des itinéraires optimisés. C’est ce qu’on appelle une planification proactive : anticiper les problèmes plutôt que subir des crises.
Les défis environnementaux actuels
Cette modernisation arrive à point nommé. L’Algérie génère environ 13 millions de tonnes de déchets par an, soit plus de 35 000 tonnes par jour. Avec une croissance démographique soutenue et une urbanisation galopante, ces chiffres ne cessent d’augmenter. Or, seulement 5% environ des déchets sont actuellement recyclés ou valorisés, contre 45% en moyenne dans l’Union européenne. Le reste finit en décharge, parfois sauvage, polluant les sols, l’air et les nappes phréatiques.
La plateforme numérique est donc un outil de transition vers l’économie circulaire car ce modèle économique où les déchets d’un processus deviennent les ressources d’un autre. Plutôt que l’ancienne logique « extraire-produire-jeter », on vise « extraire-produire-recycler-réutiliser ». Les données précises sur la composition des déchets, que la plateforme aidera à collecter, permettront d’identifier les opportunités de recyclage comme où installer des centres de tri pour le plastique, où développer le compostage pour les déchets organiques, où recycler le verre.
Une révolution silencieuse
En définitive, ce que Kaouter Krikou, Ahmed Ami Ali et Fayçal Loudjani décrivent, c’est une révolution silencieuse mais fondamentale. La gestion des déchets, longtemps considérée comme un service technique ingrat, devient un levier de développement durable. La numérisation ne remplace pas l’humain, les éboueurs, les techniciens de CET, les ingénieurs environnementaux restent indispensables, mais elle les équipe d’intelligence artificielle et de données fiables pour faire leur travail mieux et plus sainement.
Cette transformation illustre une vérité plus large car face aux défis environnementaux du XXIe siècle, changement climatique, raréfaction des ressources, pollution, la technologie n’est pas l’ennemie de l’écologie. Bien au contraire, lorsqu’elle est maîtrisée et orientée vers l’intérêt général, elle peut devenir notre meilleure alliée pour préserver la planète tout en améliorant notre qualité de vie quotidienne.
Source: APS

