Capitalisation boursière record, résultats financiers spectaculaires et menaces géopolitiques. Dans un marché boursier où les valorisations records se succèdent comme autant de symboles de l’âge de l’intelligence artificielle, un nouveau géant vient de rejoindre le club très fermé des entreprises les plus précieuses du monde. ASML, fabricant néerlandais de machines de lithographie, voit sa capitalisation boursière frôler les 700 milliards de dollars, propulsé par une hausse de 60% de son action depuis le début de l’année. Derrière cette envolée, une réalité industrielle sans équivalent car sans ASML, il n’existe pas de puces les plus avancées, et sans ces puces, pas d’IA générative, pas de data centers hyperscalés, pas de révolution numérique.

Lithographie : l’art de graver l’invisible
Pour comprendre l’importance d’ASML, il faut d’abord saisir ce qu’est la lithographie dans la fabrication des semi-conducteurs. La lithographie est le processus fondamental de la fabrication des puces électroniques. Elle consiste à projeter un motif, le design du circuit, sur une tranche de silicium recouverte d’une substance photosensible (le photoresist), à l’aide d’une lumière de très courte longueur d’onde. Plus la longueur d’onde est courte, plus les motifs gravés peuvent être fins, et plus on peut intégrer de transistors sur une même surface. C’est ce qui détermine la puissance, la vitesse et l’efficacité énergétique d’une puce.
Imaginez un graveur laser capable de dessiner des lignes 10 000 fois plus fines qu’un cheveu humain, à une cadence industrielle de plusieurs milliers de tranches par heure. C’est exactement ce que réalisent les machines d’ASML.
Une croissance phénoménale
Les résultats financiers du deuxième trimestre 2026 illustrent la puissance de cette dynamique. Le bénéfice net du groupe a atteint 2,9 milliards d’euros, en hausse de 26,1 % par rapport aux 2,3 milliards d’euros enregistrés au deuxième trimestre 2025. Le chiffre d’affaires trimestriel s’est établi à 9,33 milliards d’euros, contre 7,7 milliards d’euros un an plus tôt, soit une progression de 21,1 %. Fort de cette performance, ASML a revu à la hausse ses prévisions de chiffre d’affaires pour l’ensemble de l’année 2026, désormais attendu entre 43 et 45 milliards d’euros, contre une fourchette de 36 à 40 milliards d’euros annoncée seulement en avril, soit une révision à la hausse de 12,5 %.
Ces performances ont permis à ASML de réviser à la hausse ses prévisions annuelles de manière significative. Le chiffre d’affaires attendu pour 2026 passe de 36-40 milliards d’euros (estimation d’avril) à 43-45 milliards d’euros.
Une révision de 5 milliards d’euros en trois mois est exceptionnelle dans l’industrie des semi-conducteurs, qui se caractérise par des cycles longs et des investissements planifiés sur plusieurs années. Cela traduit une demande structurelle, durable et non simplement conjoncturelle.
En effet, dans le communiqué de presse officiel d’ASML du 15 juillet 2026, Christophe Fouquet, directeur général du groupe, a justifié cette révision à la hausse par la pression structurelle de la demande en disant que « Les perspectives de croissance du secteur des semi-conducteurs continuent de se consolider, portées par les investissements soutenus dans les infrastructures liées à l’IA. La demande de puces dépasse l’offre. En conséquence, nos clients accélèrent leurs projets d’augmentation de capacité pour 2026. »
Le quasi-monopole EUV
Si ASML fait face à des concurrents sur les technologies de lithographie plus anciennes (comme Canon ou Nikon sur les machines DUV), elle ne possède pratiquement aucun rival direct sur les technologies de pointe.
EUV signifie Extreme Ultraviolet (ultraviolet extrême). Il s’agit d’une technologie de lithographie utilisant une lumière d’une longueur d’onde de 13,5 nanomètres, environ 14 fois plus courte que la lumière DUV (Deep Ultraviolet) traditionnelle. L’EUV permet de graver des transistors de 3 nm, 2 nm et bientôt moins, là où la DUV atteint ses limites physiques.
ASML détient environ 83% des parts de marché mondial sur la lithographie EUV, une position de quasi-monopole qui fait de ses machines un bien stratégique au même titre que le pétrole ou les matières premières critiques.
Pourquoi un quasi-monopole ?
La technologie EUV est si complexe qu’elle a nécessité plus de 20 ans de recherche et développement et des investissements colossaux. Une seule machine EUV coûte entre 150 et 200 millions de dollars, pèse 180 tonnes (l’équivalent d’un Boeing 747), et contient plus de 100 000 composants provenant de 5 000 fournisseurs différents. Aucun concurrent n’a les ressources, le savoir-faire ou l’écosystème pour rivaliser.
Vers 1 000 watts et les puces sous 2 nm
L’avance technologique d’ASML ne cesse de se creuser. En février 2026, le groupe a dévoilé une innovation majeure la source lumineuse des machines EUV, qui détermine la puissance de gravure, pourrait passer de 600 watts actuellement à 1 000 watts dans les prochaines générations. Cette augmentation de puissance se traduit directement par une vitesse de gravure accrue car plus la source lumineuse est puissante, plus elle projette rapidement le motif sur le silicium, ce qui réduit le temps nécessaire à l’exposition de chaque tranche. En conséquence, les fondeurs, les entreprises comme TSMC, Samsung ou Intel qui utilisent ces machines pour fabriquer des puces, voient leur productivité augmenter sensiblement, puisqu’ils peuvent traiter davantage de tranches de silicium à l’heure sans sacrifier la précision des motifs gravés.
Un fondeur (foundry) est une entreprise spécialisée dans la fabrication de puces pour le compte de tiers. Les principaux fondeurs mondiaux sont TSMC (Taïwan), Samsung (Corée du Sud) et Intel (États-Unis). Ils achètent les machines d’ASML pour produire les puces conçues par des clients comme Apple, Nvidia, AMD ou Qualcomm.
Parallèlement, ASML a annoncé que sa technologie High-NA EUV (numérique élevée) avait franchi un jalon industriel majeur avec la fabrication du premier produit logique conçu pour une production en grand volume destiné aux puces sous la barre des 2 nanomètres.
High-NA EUV (High Numerical Aperture) est la prochaine génération de lithographie EUV. Le numerical aperture (ouverture numérique) mesure la capacité d’un système optique à capturer la lumière. Plus il est élevé, plus la résolution est fine. Le passage de 0,33 NA à 0,55 NA permet de graver des motifs encore plus petits, indispensables pour les générations de puces de 2 nm et au-delà.
La pression de la demande
Face à cette demande insatiable, ASML a annoncé un plan d’expansion agressif. Le groupe prévoit d’augmenter de 30 % la capacité de production de deux de ses principales machines d’ici la fin de l’année 2026. Par ailleurs, une nouvelle hausse de 30 % est déjà envisagée pour l’horizon 2028, ce qui témoigne de la confiance d’ASML dans la pérennité de la demande structurelle sur le marché des semi-conducteurs avancés.
Il faut savoir que les capacités de production des systèmes EUV sont déjà quasiment réservées jusqu’en 2027. Cela signifie que les fondeurs comme TSMC, Samsung et Intel ont déjà commandé les machines qu’ils utiliseront dans trois ans. Cette visibilité à long terme est unique dans l’industrie et garantit des revenus prévisibles pour ASML.
La menace géopolitique
Cette dynamique exceptionnelle pourrait cependant être freinée par des considérations géopolitiques de plus en plus pressantes.
La lithographie DUV à immersion (Deep Ultraviolet Immersion) est une technologie intermédiaire entre la lithographie traditionnelle et l’EUV. Elle utilise de l’eau entre la lentille et le silicium pour améliorer la résolution, permettant de produire des puces jusqu’à 7 nanomètres. Bien que moins avancée que l’EUV, elle reste cruciale pour la majorité des semi-conducteurs non-critiques.
Le projet de loi américain MATCH Act (Maintaining American Technology Leadership Act) vise à plusieurs objectifs stratégiques. Il entend tout d’abord harmoniser les restrictions à l’exportation avec les alliés des États-Unis, notamment les Pays-Bas où se situe le siège d’ASML, ainsi que le Japon, qui abrite également des fabricants d’équipements de lithographie de premier plan. Le texte prévoit ensuite d’étendre les limitations aux machines DUV à immersion, alors que les machines EUV, plus avancées, sont déjà interdites d’exportation vers la Chine depuis plusieurs années. Enfin, le projet de loi vise à imposer des licences pour la maintenance des équipements déjà installés sur le territoire chinois, ce qui pourrait paralyser à terme les machines d’ASML déjà en service dans les usines chinoises faute de pièces de rechange et de support technique régulier.
Contexte géopolitique
La Chine représentait historiquement 20-25 % du chiffre d’affaires d’ASML. Cette part est en chute libre : le groupe a prévenu que ses ventes en Chine allaient reculer considérablement en 2026, ne représentant plus qu’environ 20 % du total. Si le MATCH Act est adopté dans sa version la plus stricte, une part significative de ce chiffre d’affaires pourrait disparaître définitivement.
Pourquoi cette menace est-elle si grave ? Les machines d’ASML nécessitent une maintenance continue et des pièces de rechange pour fonctionner. Si les licences d’entretien sont restreintes, les machines déjà installées en Chine pourraient devenir inopérationnelles au fil du temps, paralysant la production locale de puces avancées et renforçant la dépendance chinoise aux importations.
ASML rejoint le club des géants
L’envolée d’ASML s’inscrit dans un mouvement de marché plus large où les entreprises de l’écosystème de l’intelligence artificielle connaissent des valorisations historiques. Plusieurs d’entre elles ont franchi récemment le cap symbolique des 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. Nvidia, leader mondial des GPU et des accélérateurs IA, pèse environ 3 500 milliards de dollars. Microsoft, géant du cloud et du logiciel, affiche une valorisation d’environ 3 000 milliards de dollars. Dans le secteur de la mémoire, Micron, spécialiste des DRAM et des puces HBM, a dépassé la barre des 1 000 milliards de dollars, tout comme SK Hynix, autre fabricant coréen de mémoire HBM indispensable aux systèmes d’IA. ASML, pour sa part, se positionne juste en dessous de ce seuil avec une capitalisation approchant les 700 milliards de dollars, ce qui en fait néanmoins l’une des entreprises les plus précieuses du monde.
Micron et SK Hynix sont les deux principaux fabricants de HBM (High Bandwidth Memory), la mémoire haute performance indispensable aux GPU d’IA. La pénurie de HBM a contribué à leur valorisation record, tout comme la demande en lithographie EUV propulse ASML.
ASML incarne parfaitement la nouvelle économie de l’IA. C’est une entreprise invisible pour le grand public, mais absolument indispensable à la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle. Entre sa position de quasi-monopole technologique, sa visibilité de commandes jusqu’en 2027, et les menaces géopolitiques qui pèsent sur 20 % de son chiffre d’affaires, le groupe néerlandais navigue sur des eaux à la fois dorées et troublées.
ASML navigue entre or et turbulences qui est une puissance technologique unique avec une croissance exceptionnelle, mais une fragilité géopolitique sur plus d’un quart de ses revenus.
A Savoir
ASML est coté sur les bourses d’Amsterdam (ASML.AS) et de New York (ASML). Son siège social est situé à Veldhoven, aux Pays-Bas.
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