Les « grandes ruptures technologiques apparaissent souvent quand les systèmes existants arrivent à leurs limites », rappellent les historiens de l’innovation. Le passage de la disquette au CD, puis du CD à la clé USB, ont tous suivi ce schéma de saturation des capacités existantes car face à l’explosion des données générées par l’intelligence artificielle et le numérique, deux technologies d’archivage venues du futur pourraient bien sauver notre mémoire collective: le verre et l’ADN.

Alors que l’humanité produit plus de données que jamais dans son histoire, nos disques durs et SSD montrent leurs limites. Fragiles, énergivores et éphémères, ils peinent à suivre la cadence imposée par l’IA, la vidéo 4K et les objets connectés. Mais deux solutions radicales émergent à savoir le stockage dans du verre de quartz capable de durer 10 000 ans, et l’archivage dans de l’ADN synthétique où un gramme pourrait contenir dix millions de disques durs. Explications.
La crise silencieuse du stockage numérique
Depuis la fin 2025, une tension sourde agite le secteur du cloud computing. Les principaux acteurs du secteur signalent des pénuries croissantes sur les supports de stockage traditionnels — SSD et disques durs. La raison ? Une explosion de la production de données sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pour bien comprendre, rien ne vaut les chiffres. En 2025, l’humanité générait environ 120 zettaoctets de données (1 zettaoctet = 1 milliard de téraoctets). Selon les estimations, ce volume pourrait atteindre 181 zettaoctets d’ici 2027, soit une croissance de près de 50% en deux ans seulement.
L’intelligence artificielle générative, les flux vidéo en ultra-haute définition, l’Internet des objets (IoT) et les archives numériques massives créent une pression constante sur une infrastructure pourtant jugée « illimitée » il y a encore quelques années. Pourtant, nos technologies actuelles peinent à relever le défi : un disque dur classique a une espérance de vie de trois à cinq ans, tandis qu’un SSD, bien que plus rapide, n’est pas conçu pour l’archivage sur le long terme.
Le verre de quartz : 10 000 ans de mémoire figée dans la silice
Face à cette obsolescence programmée, Microsoft a développé une technologie qui semble tout droit sortie de la science-fiction, le Project Silica. Le principe? Graver les données à l’intérieur de plaques de verre de quartz à l’aide de lasers femtosecondes, des impulsions laser d’une durée inférieure à un millionième de milliardième de seconde. Ces lasers créent des structures nanométriques tridimensionnelles dans le verre, encodant l’information de manière permanente.

Les avantages sont spectaculaires. Tout d’abord, une durée de vie estimée à 10 000 ans, capable de résister aux températures extrêmes, à l’eau, aux champs magnétiques et aux radiations. Ensuite, une consommation énergétique nulle au repos car une fois les données écrites, aucune alimentation électrique n’est nécessaire pour les conserver. Enfin, une densité de stockage exceptionnelle dans un support à la fois inerte et stable.
Actuellement, Microsoft cible principalement les applications d’archivage à long terme, pensez aux bibliothèques numériques, aux archives gouvernementales ou aux sauvegardes d’entreprise. Mais la question se pose, est ce que cette technologie pourrait-elle un jour détrôner nos disques durs du quotidien ?
L’ADN synthétique : quand la biologie rencontre l’informatique
Si le verre promet la pérennité, l’ADN synthétique offre une densité de stockage révolutionnaire. Cette technologie transpose le code binaire (0 et 1) en code génétique utilisant les quatre bases azotées : Adénine (A), Thymine (T), Guanine (G) et Cytosine (C).

Le processus fonctionne comme une traduction bidirectionnelle en quatre étapes successives. L’encodage convertit d’abord les fichiers numériques en séquences d’ADN synthétique. Vient ensuite la synthèse, où ces molécules sont créées en laboratoire. Le stockage consiste alors à conserver l’ADN dans des conditions contrôlées, souvent congelé et déshydraté. Enfin, le séquençage permet de lire les données en « déchiffrant » la molécule d’ADN, exactement comme on lirait un disque dur traditionnel.
Le chiffre clé c’est qu’un seul gramme d’ADN pourrait théoriquement stocker l’équivalent de dix millions de disques durs d’un téraoctet chacun. À titre de comparaison, il faudrait un data center de plusieurs milliers de mètres carrés pour stocker équivalent en disques durs traditionnels.
L’ADN présente l’avantage indéniable d’être extrêmement ancien, ce qui témoigne de son excellence comme support de stockage de l’information. Par ailleurs, on peut raisonnablement supposer que les connaissances nécessaires à sa manipulation perdureront aussi longtemps que l’humanité elle-même, offrant ainsi un gage de pérennité au système de stockage qui s’en inspire.
Une poignée de start-ups travaillent à perfectionner la conversion du code informatique binaire en brins d’ADN physiques. Ce faisant, elles participent à la transformation des fondements mêmes du stockage de données
La « micro-fab » : rendre l’ADN accessible à tous
Le principal frein au stockage sur ADN? La complexité des opérations biotechnologiques, jusqu’ici réservées aux laboratoires spécialisés. C’est là qu’intervient le concept de micro-fab ou micro-usine intelligente. Conçue par des chercheurs suisses (Haute École Arc Ingénierie, Université de Berne), cette architecture modulaire décompose le processus en blocs technologiques indépendants, supervisés par un logiciel intelligent.
Cette micro-fab se compose de quatre blocs fonctionnels distincts, chacun assurant une étape spécifique du processus de stockage sur ADN. Le bloc de codage se charge de convertir les données numériques en séquences génétiques, tandis que la synthèse réalise la création physique des molécules d’ADN. Le stockage assure ensuite la conservation sécurisée des échantillons, et le séquençage procède enfin à la lecture et au décodage des données.
Si l’on résume, la micro-fab constitue un système intelligent spécialement conçu pour le domaine des microtechniques, où chaque bloc correspond à une machine dédiée à une fonction précise et distincte. L’avantage majeur réside dans l’évolutivité car chaque module peut être remplacé ou amélioré sans reconfigurer l’ensemble du système.
D’ici trois ans, les équipes suisses espèrent présenter un prototype fonctionnel permettant à une personne sans compétences biotechnologiques d’encoder et récupérer ses propres données, une démocratisation potentielle de cette technologie d’avenir.
Vers un avenir hybride ?
Ces deux technologies — verre de quartz et ADN — ne sont pas concurrentes mais complémentaires. Le verre offre l’immédiateté de lecture et une robustesse extrême pour les archives froides. L’ADN promet une densité inégalée pour les données massives à conserver sur des siècles.
Alors que nos data centers consomment déjà 1% de l’électricité mondiale, selon l’Agence internationale de l’énergie, ces solutions « zéro énergie au repos » pourraient constituer une réponse durable à l’empreinte carbone croissante du numérique.
Enfin, la prochaine fois que vous sauvegarderez vos photos de vacances, rappelez-vous qu’elles pourraient bientôt survivre non pas cinq ans, mais dix millénaires car gravées dans du verre ou inscrites dans les molécules de la vie elle-même. Zéro énergie au repos, résistance absolue, densité record. Le futur du stockage n’a jamais semblé aussi prometteur.
A savoir
Laser femtoseconde
Laser émettant des impulsions de lumière d’une durée de 10^-15 seconde (un quadrillionième de seconde). Cette brièveté extrême permet de déposer de l’énergie précisément sans chauffer le matériau environnant, créant ainsi des modifications structurales microscopiques contrôlées dans le verre.

