Spécial Santé publique
À Tlemcen et dans six autres wilayas de l’Ouest, l’Algérie pousse les feux de la numérisation hospitalière. Informaticiens, praticiens et agents de guichet apprennent à manipuler la nouvelle mouture du Dossier médical électronique (DEM). Objectif, éradiquer les registres poussiéreux et fluidifier le parcours de soins. Mais sur le terrain, le succès ne se décrètera pas à coups de clics.
Le dossier médical en carton a vécu. À l’Institut supérieur des sages-femmes de Tlemcen, la scène détonne dans le paysage hospitalier habituel, techniciens réseau, médecins spécialistes, radiologues et agents de guichet travaillent côte à côte, yeux rivés sur le même écran. Leur impératif? Dompter la dernière version du Dossier médical électronique (DEM) avant son déploiement à grande échelle.
L’objectif tient en une promesse, zéro ordonnance perdue et un accès instantané aux antécédents du patient lors des urgences. Le parcours commence dès le guichet avec l’agent administratif qui saisit l’identité du patient et ouvre sa fiche numérique. Le médecin consulte l’historique médical en deux clics, prescrit les examens puis oriente le malade. Le biologiste et le radiologue injectent directement leurs résultats dans le système. La chaîne de soins devient théoriquement continue, du premier contact jusqu’au diagnostic.
Sept wilayas au pied du mur numérique
L’opération dépasse largement le cadre tlemcénien. Des délégations venues de Sidi Bel Abbès, Saïda, Naâma, Tiaret, Tissemsilt et Ksar Chellala ont rejoint la session. L’enjeu est stratégique car il faut imposer un protocole informatique identique sur tout le territoire et empêcher chaque structure ‘de bricoler’ sa propre solution dans son coin.
Mais l’obstacle majeur n’est pas logiciel, il est humain. Troquer une chemise cartonnée contre un moniteur reste un leurre sans rigueur dans la saisie ou en cas de coupure du réseau. Durant les ateliers, les équipes informatiques ont formé le personnel soignant au paramétrage des accès, à la gestion des droits et à la protection du secret médical.
Dans des établissements sous tension permanente, les minutes gagnées derrière un écran doivent impérativement revenir au malade. La technologie fixe le cadre; la discipline du personnel tranchera de l’efficacité réelle du dispositif.
La course contre la montre du dossier médical unique
L’Algérie accélère le déploiement du Dossier médical électronique (DEM) pour connecter près de 1 000 établissements publics. Adossé à la loi de santé 18-11, le dispositif vise à remiser définitivement les dossiers papier. Une révolution logistique qui impose un mot d’ordre d’ici la fin de l’année 2026 : tolérance zéro pour les retards d’adoption.
Un seul code à douze chiffres pour solder des décennies de paperasse hospitalière. En adossant l’Identifiant National de Santé (NIS) au numéro de la carte d’identité ou du passeport, le ministère de la Santé abat sa carte maîtresse. L’objectif est limpide, imposer un dossier médical numérique unique et obligatoire pour chaque citoyen, du CHU le plus moderne à la plus reculée des polycliniques.
Sur le papier, la mécanique est sans pitié pour l’erreur médicale. En centralisant antécédents, allergies, prescriptions et imageries, le système bloque les interactions médicamenteuses redoutées et stoppe le gaspillage des examens doublonnés. L’administration dématérialise au passage admissions, transferts et certificats. La fluidité remplace la bureaucratie.
Mettre 1 000 hôpitaux au même diapason
Le défi ne réside plus dans le texte de loi, mais dans la fibre optique. Interconnecter un réseau de près de 1 000 structures de santé publiques à travers 58 wilayas relève du marathon technique. L’enjeu prioritaire? Garantir l’interopérabilité. Sans serveurs étanches et sans connexion continue, la circulation des données médicales s’arrête net au guichet.
D’ici la fin de l’année 2026, la tutelle durcit le ton. Le ministère impose un suivi hebdomadaire aux directeurs de santé de wilaya pour solder la transition numérique. La protection des données et le secret médical restent sous haute surveillance légale. Reste la réalité du terrain car la technologie est prête, aux structures sanitaires de prouver qu’elles le sont aussi.
Le ministère de la Santé honore ses ingénieurs informaticiens
En avril dernier, le ministre de la Santé, Mohamed Seddik Ait Messaoudene, a honoré une élite d’ingénieurs en informatique du secteur lors d’une cérémonie au siège du ministère, saluant leur rôle crucial dans le développement de plateformes numériques innovantes, dont le dossier électronique. Ces compétences algériennes ont été félicitées pour leur contribution à l’amélioration de la qualité des soins et de la gestion hospitalière, tandis que le ministre a réaffirmé l’engagement de son secteur à soutenir ces jeunes talents en leur offrant les conditions favorables à la recherche et au développement numérique.
ÉDITORIAL
Le vrai défi n’est pas logiciel
Annoncer la fin du papier à l’hôpital séduit l’opinion. Mais aligner des ordinateurs ne suffit pas à réinventer la médecine. La généralisation du Dossier médical électronique met à nu le véritable chantier du secteur à savoir la logistique et le changement des mentalités.
L’anarchie des archives physiques et la perte chronique de documents ont trop longtemps pénalisé le suivi des patients. L’outil informatique apporte une réponse technique incontestable, mais sa viabilité repose sur deux piliers qui sont des infrastructures stables et l’adhésion totale des professionnels. Sans haut débit permanent, sans maintenance réactive et sans formation continue, le logiciel devient un frein.
L’informatique ne soigne pas, elle seconde le praticien. Pour éviter que le DEM ne devienne une coquille vide, la tutelle doit investir dans l’humain aussi massivement que dans l’équipement.
A Savoir
Définition
Cadre légal (Loi 18-11) : Texte fondamental régissant la santé en Algérie, qui consacre le droit à la protection de la santé et rend obligatoire l’instauration d’un dossier médical individuel informatisé.
L’Identifiant National de Santé (NIS) : Clé d’accès numérique unique rattachée au Numéro d’Identification Nationale (NIN). Il garantit l’impossibilité de confondre deux patients au sein du réseau hospitalier.
Les structures concernées : Le réseau comprend les Centres hospitalo-universitaires (CHU), les Établissements publics de santé de proximité (EPSP), les hôpitaux généraux et les cliniques privées partenaires.
- Le Dossier Médical Électronique (DEM) : Base de données informatisée centralisant l’historique médical d’un patient (antecédents, prescriptions, imagerie, traitements). Il vise à remplacer définitivement le dossier physique en carton.
- L’Identifiant National de Santé (NIS) : Numéro unique attribué à chaque citoyen (adossé au Numéro d’Identification Nationale) permettant d’unifier son parcours de soins à travers tous les établissements du territoire national.
- L’enjeu d’interopérabilité : Capacité des différents logiciels hospitaliers et des réseaux de wilayas distantes à communiquer entre eux de manière sécurisée et sans perte d’information.

