Il est deux heures du matin. Le clavier encore tiède sous mes doigts, je fixe l’écran d’un œil rougi par la lumière bleue. En quelques phrases lâchées dans un chat, l’IA vient de structurer trois heures de notes brutes, de générer un tableau de bord Excel fonctionnel et de rédiger le canevas d’un article que j’avais repoussée depuis une semaine. Le curseur clignote. Le travail est là, parfait, implacable. Je ne sais plus très bien si je viens de gagner du temps ou de m’en débarrasser. Je sais seulement que je vais cliquer sur «Nouvelle conversation».

Cette nuit-là, comme des milliers d’autres ces derniers mois, j’ai à nouveau été témoin et complice d’une accélération qui ne se dément pas. Car entre le moment où j’ai fermé mon ordinateur et celui où j’ai repris une actualité tech que je croyais à jour, les laboratoires avaient déjà changé de décor. OpenAI a dévoilé, en deux temps trois mouvements, ou plus de temps et de mouvements pour certains mal lotis, son nouveau modèle qui « déchire » tous les benchmarks, j’ai nommé GPT-6 Astra. On s’y habitue, à ces sorties en réalité. D’ailleurs, quelques jours plus tôt à peine, Anthropic avait dégainé Fable 5.1 et son double inquiétant, Mythos 5.1. Eux aussi, des déchireurs de benchs. Dommage pour Dario Amodei et ses amis car c’est OpenAI qui a repris l’avantage médiatique en fin de semaine, noyant sous une vague d’enthousiasme coordonné l’annonce de ses concurrents.
À ce propos, une mutation vaut d’être notée car ce n’est plus Sam Altman qui assure l’avant-vente des lancements chez OpenAI. C’est Greg Brockman, l’autre cofondateur, qui a enfilé le costume de showman en chef. Mais il utilise scrupuleusement la même recette. Il « pense », « personnellement », que nous sommes entrés dans une nouvelle ère pour l’humanité, celle de l’AGI. C’est tout de même bien commode, cette conviction intime, exprimée en direct lors de la conférence de presse du produit précisément conçu pour la matérialiser et la facturer. Ah, l’AGI… qu’est-ce que ça ne fait pas dire et faire.
Il serait malhonnête de nier l’évidence car les progrès sont considérables. J’en suis un utilisateur addict, et je ne suis pas seul. Leurs capacités à piloter nos ordinateurs, à enchaîner nos logiciels, à produire des tâches complexes et des livrables exploitables sont phénoménales, au sens premier du terme. Nous avons largement de quoi observer, tester, réfléchir et modifier certaines de nos pratiques professionnelles. Les transformations sont suffisamment réelles pour que nous puissions en discuter sans pour autant avaler tout cru le scénario et le storytelling de la Silicon Valley, livrés clé en main avec le produit.
Car voilà ce que cette nuit à deux heures du matin m’a rappelé que nous pouvons trouver un outil remarquable, décider de l’utiliser quotidiennement, et quand même garder quelques réserves sur la philosophie de l’histoire vendue par son fabricant. Que ce soit pour OpenAI, Google, Anthropic, ou les autres. La puissance de la machine n’oblige pas à croire au rève.

