Face à trois décennies d’avance chinoise en Afrique, les États-Unis tentent un pari audacieux. Leur nouvel U.S.-Africa Strategic Investment Program mise sur l’effet de levier plutôt que sur le volume pour sécuriser l’approvisionnement en minerais critiques. De la RDC au Niger, en passant par le Gabon et la Guinée, une bataille s’engage pour le contrôle des ressources indispensables aux batteries, aux éoliennes et au nucléaire. Question subsidiaire que gagne les pays africains? Une unité de raffinage des terres rares est-elle envisagée sur place ?

Le 23 juillet 2026, les États-Unis ont officiellement lancé un programme d’investissement de 500 millions de dollars ciblant les minerais stratégiques africains. Cette somme paraît dérisoire au regard des 25 milliards de dollars dépensés par la Chine en 2023 pour la seule année. Pourtant, derrière ce montant modeste se cache une stratégie de levier financier. Cette stratégie vise à attirer les capitaux privés, sur le modèle d’initiatives passées.
Mais dans la course aux ressources indispensables à la transition énergétique, les États-Unis jouent-ils la carte du rattrapage ou simplement celle du freinage ? Les ressources concernées sont le cobalt, le manganèse, la bauxite et l’uranium.
Un programme américain né des cendres de l’USAID
Le 23 juillet 2026, le Bureau des affaires africaines du Département d’État américain a dévoilé le U.S.-Africa Strategic Investment Program. Ce programme est un dispositif d’investissement stratégique. Il reprend une partie des anciens projets africains de l’USAID. L’USAID était l’Agence des États-Unis pour le développement international. Il s’agissait de la principale institution américaine d’aide humanitaire et de développement à l’étranger. Cette agence a été démantelée en 2025.
Ses compétences ont été intégrées au Département d’État, le ministère américain des Affaires étrangères. Le programme se structure autour d’une dizaine de subventions. Chaque subvention est comprise entre 5 et 50 millions de dollars. Les projets s’étalent sur 12 à 36 mois. Aucune contrepartie financière n’est exigée des bénéficiaires. Cela signifie que les pays ou entreprises partenaires ne sont pas tenus de rembourser ces fonds. Ils n’ont pas non plus à apporter une quote-part équivalente.
Deux priorités claires : minerais et diplomatie commerciale
Le programme poursuit deux objectifs principaux. Le premier est l’investissement direct dans les minerais critiques. Les minerais critiques sont des métaux et minéraux essentiels pour les technologies de pointe. Ils servent dans les batteries, l’électronique et l’aéronautique.
Ils sont aussi indispensables à la transition énergétique, comme l’éolien, le solaire et les véhicules électriques. Leur approvisionnement est jugé stratégique et vulnérable. Le second axe vise à accélérer la diplomatie commerciale. La diplomatie commerciale consiste à renforcer les accords économiques avec les gouvernements africains. Elle vise à faciliter les affaires américaines sur le continent.
Des minerais stratégiques concentrés dans les pays francophones
Les ressources les plus convoitées par Washington et Pékin se trouvent dans des pays africains francophones. Cette concentration géographique n’est pas anodine. Elle reflète l’histoire coloniale et les réseaux d’influence hérités de la France. Elle reflète aussi la réalité géologique du continent.
La République démocratique du Congo produit plus de 70 % du cobalt mondial. C’est davantage que tous les autres pays réunis, selon l’U.S. Geological Survey. Cet institut est l’organisme américain de référence en géosciences. Le cobalt est un composant indispensable des batteries lithium-ion. Ces batteries équipent les smartphones, les ordinateurs et les véhicules électriques.
Le Gabon représente environ 23 % de la production mondiale de manganèse. Le manganèse est un métal utilisé dans la fabrication de l’acier et des alliages légers. Il entre aussi dans certaines chimies de batteries.
La Guinée fournit près de 25 % de la bauxite mondiale. La bauxite est le minerai à partir duquel on produit l’aluminium. L’aluminium est un métal léger et conducteur. Il est massivement employé dans les câbles électriques, les châssis de voitures et les infrastructures énergétiques.
Le Niger n’extrait qu’environ 5 % de l’uranium mondial. Auparavant, le Niger fournissait près d’un quart des importations d’uranium de l’Union européenne mais cela a changé avec le nouveau pouvoir. L’uranium est le combustible principal des centrales nucléaires. Il est donc un pilier de la stratégie énergétique de nombreux pays.
Ces quatre pays francophones occupent des positions clés. Chacun est proche du sommet d’une chaîne d’approvisionnement mondiale. Cela signifie qu’ils sont parmi les premiers maillons de la production. Ils interviennent avant la transformation et la commercialisation. Cette chaîne est incontournable pour la transition énergétique. Sans ces minerais, pas de batteries, pas d’éoliennes, pas de réseaux électriques modernisés.
Le Corridor de Lobito : un exemple concret d’investissement alternatif
Posséder des minerais ne suffit pas. Il faut encore les faire sortir d’Afrique. L’exportation dépend des infrastructures de transport. Un projet concret montre déjà ce que ce type de programme américain peut financer. Il s’agit du Corridor de Lobito. Un corridor est un axe de transport stratégique qui relie une zone de production à un port ou à un marché.
Le Corridor de Lobito est une ligne ferroviaire d’environ 1 300 kilomètres de long. Cette voie ferrée relie le port angolais de Lobito aux régions minières du sud de la République démocratique du Congo et de la Zambie.
Le port de Lobito est situé sur l’océan Atlantique. Il offre un débouché direct vers l’ouest, contrairement aux routes traditionnelles qui partent vers l’est. Ce corridor a attiré plus de 10 milliards de dollars de promesses d’investissement. Ces promesses émanent des États-Unis et de leurs partenaires européens.
Un investissement est un engagement de capitaux en échange d’un retour économique futur. Une promesse d’investissement est un engagement ferme, mais pas encore un versement effectif des fonds. Ces fonds sont destinés à construire, moderniser et exploiter la ligne ferroviaire. L’objectif est de désenclaver les mines de cobalt, de cuivre et d’autres métaux stratégiques. Désenclaver signifie sortir une région de son isolement géographique en lui donnant un accès facile aux voies de commerce international.
Le corridor a été conçu explicitement comme une alternative aux routes d’exportation contrôlées par la Chine. Ces routes passent par des ports de l’océan Indien. Elles empruntent aussi des chemins de fer financés par Pékin. L’enjeu est stratégique. Maîtriser les voies de sortie des minerais, c’est aussi maîtriser leur commerce et leur prix.
Un « Nouveau Grand Jeu » où le capital et la force comptent autant que la diplomatie
Cet affrontement pour les matières premières est souvent qualifié de Nouveau Grand Jeu. Cette expression fait référence au « Grand Jeu » du XIXe siècle. À cette époque, l’empire britannique et l’empire russe se disputaient le contrôle de l’Asie centrale.
Aujourd’hui, le terrain de jeu est africain. Les armes sont multiples. Il s’agit des capitaux financiers, des contrats d’exploitation et des concessions minières. Les concessions minières sont des droits d’extraction accordés pour des décennies. Le positionnement militaire compte aussi, avec des bases ou des accords de défense. La diplomatie traditionnelle n’est plus le seul levier.
500 millions de dollars : un levier, pas une réponse quantitative
Ces 500 millions de dollars ne visent pas à rivaliser en volume avec les dépenses chinoises. La Chine a dépensé 25 fois plus en une seule année. L’objectif est plutôt de réduire le risque pour les investisseurs privés. Concrètement, l’État américain apporte une subvention ou une garantie publique. Cela rassure les banques et les fonds d’investissement. Ces acteurs se sentent alors plus enclins à engager leurs propres capitaux.
Ce mécanisme s’inspire de l’initiative Prosper Africa. Cette initiative avait été lancée sous l’administration Trump. Elle avait réussi à transformer une garantie de 10 millions de dollars en près d’un milliard de dollars d’investissements privés. C’est un effet de levier de 1 pour 100.
Trois décennies d’avance chinoise : peut-on encore inverser la tendance ?
La Chine est présente en Afrique depuis les années 1990. Sa stratégie est globale. Elle mêle prêts sans conditions, construction d’infrastructures et accords d’achat de minerais sur le long terme. Les infrastructures incluent des routes, des hôpitaux et des stades. Sa puissance de feu financière se compte en milliards de dollars par an.
Ses entreprises publiques ou semi-publiques bénéficient d’un soutien étatique sans équivalent. Face à cet écart, la question est double. 500 millions de dollars de subventions peuvent-ils réellement changer la donne ? Ou s’agit-il surtout d’un geste politique ? Ce geste viserait à ralentir l’élan de Pékin. Il offrirait des alternatives crédibles aux pays africains. Mais il ne comblerait pas véritablement l’écart.
La réponse dépendra moins du montant que de la capacité des États-Unis à mobiliser rapidement des partenaires privés. Elle dépendra aussi de leur capacité à offrir des conditions plus attractives que leurs concurrents chinois. Ces conditions portent sur le plan juridique, environnemental et social.
A Savoir
Définitions
Minerais critiques : ce sont des métaux et des minéraux dont l’approvisionnement est jugé essentiel pour les technologies stratégiques. Ces technologies concernent la défense, l’énergie et le numérique. La chaîne d’approvisionnement de ces minerais est concentrée dans quelques pays. Cette concentration crée une vulnérabilité géopolitique.
USAID : ce sigle désigne l’Agence des États-Unis pour le développement international. C’était l’organisme fédéral américain chargé de l’aide civile à l’étranger. L’agence a été démantelée en 2025. Ses missions ont été reprises par le Département d’État.
Département d’État : c’est le ministère américain des Affaires étrangères. Il est dirigé par le secrétaire d’État. Il conduit la politique diplomatique des États-Unis.
Subvention sans contrepartie : c’est une somme d’argent accordée sans obligation de remboursement. Le bénéficiaire n’a pas non plus à apporter un apport financier égal. Cela réduit les coûts pour les pays partenaires.
Cobalt : c’est un métal gris-argenté qui résiste très bien à la chaleur. Il est utilisé dans les alliages métalliques. Il sert surtout dans les cathodes des batteries lithium-ion. Plus de 70 % de la production mondiale vient de la République démocratique du Congo.
Manganèse : c’est un métal essentiel dans la métallurgie. Il entre dans la fabrication de l’acier inoxydable. Il est aussi utilisé dans certaines batteries. Le Gabon est l’un des premiers exportateurs mondiaux de manganèse.
Bauxite : c’est une roche sédimentaire. On en extrait l’alumine, puis l’aluminium par un procédé électrolytique. La Guinée possède les plus grandes réserves mondiales de bauxite.
Uranium : c’est un élément radioactif. Il est utilisé comme combustible dans les réacteurs nucléaires. Le Niger était un fournisseur historique de l’Europe. Sa production a chuté après le coup d’État de 2023.
Transition énergétique : c’est le processus de remplacement des énergies fossiles par des énergies bas carbone. Les énergies fossiles sont le charbon, le pétrole et le gaz. Les énergies bas carbone incluent le solaire, l’éolien, le nucléaire et l’hydrogène. Ce processus nécessite des métaux spécifiques.
Corridor de Lobito : c’est un projet ferroviaire et logistique. Il vise à désenclaver les régions minières du Katanga en RDC et de la Zambie. Il les relie à l’océan Atlantique. Il permet de contourner les ports de l’océan Indien, qui sont sous influence chinoise.
Lobito : c’est une ville portuaire d’Angola, située sur la côte atlantique. Son port est l’un des plus profonds d’Afrique, ce qui permet d’accueillir de grands navires marchands. Il constitue une porte de sortie naturelle pour les minerais venant de l’intérieur du continent.
Effet de levier : en finance, c’est la capacité d’un petit apport public à débloquer de grands volumes d’investissements privés. Cela fonctionne en réduisant le risque perçu par les investisseurs.
Prosper Africa : c’est une initiative américaine lancée en 2018. Son objectif était de doubler les échanges commerciaux et les investissements entre les États-Unis et l’Afrique. Elle utilisait des garanties et des assurances pour rassurer les entreprises.
Nouveau Grand Jeu : c’est une expression empruntée à l’histoire du XIXe siècle. Elle décrit la rivalité actuelle entre grandes puissances pour le contrôle des ressources et des routes commerciales. Ces puissances sont les États-Unis, la Chine et la Russie. Le terrain de jeu est aujourd’hui l’Afrique et l’Asie.
Concession minière : c’est un droit accordé par un État à une entreprise. Ce droit permet d’explorer et d’exploiter des gisements sur une zone donnée. La concession est généralement accordée pour une longue durée, de 20 à 50 ans.
Diplomatie commerciale : c’est un ensemble d’actions diplomatiques. Ces actions visent à faciliter les échanges économiques. Elles cherchent à lever des barrières douanières. Elles protègent aussi les intérêts des entreprises nationales à l’étranger.
Corridor de transport : c’est un axe logistique majeur qui combine des voies ferrées, des routes, des pipelines ou des voies navigables. Il relie une zone de production à un port, un aéroport ou une frontière. Son but est de faciliter le commerce et d’abaisser les coûts de transport.
République démocratique du Congo (RDC) : c’est un pays d’Afrique centrale, riche en minerais comme le cobalt, le cuivre et le diamant. Sa région du Katanga, dans le sud, est l’une des zones minières les plus importantes au monde.
Zambie : c’est un pays d’Afrique australe, voisin de la RDC. Il est connu pour ses vastes gisements de cuivre et de cobalt. Ses mines sont parmi les plus productives du continent.
Promesse d’investissement : c’est un engagement officiel d’une entreprise, d’un État ou d’une institution financière à apporter des fonds pour un projet. Cet engagement est souvent conditionné à des études de faisabilité, à des autorisations administratives ou à des accords politiques. Tant que l’argent n’est pas versé, il ne s’agit que d’une intention, mais elle a une valeur de signal pour d’autres investisseurs.
Désenclaver : c’est l’action de briser l’isolement géographique d’une région. Cela passe par la construction de routes, de voies ferrées ou de ports. Le but est de permettre l’écoulement des marchandises et des personnes, et de stimuler le développement économique local.

