Le 16 octobre 2025, lors de l’ouverture du salon Ecsel Expo à Alger, la ministre et Haut-commissaire à la numérisation, Meriem Benmouloud, a officialisé le lancement du Portail national des services numériques, communément appelé Dzair Digital Services. Cette initiative, inaugurée officiellement par le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, marque un tournant décisif dans la modernisation de l’administration publique algérienne. Elle s’inscrit dans la Stratégie nationale de transformation numérique 2025-2030, un plan structuré autour de sept piliers fondamentaux visant à faire de la technologie numérique un levier de croissance économique et de modernisation administrative.
Dans une déclaration à l’APS, Agence de presse algérienne, Mme Meriem Benmouloud a précisé que ce portail « n’est pas une simple plateforme électronique, mais l’aboutissement d’un écosystème numérique souverain et intégré ». Cette vision ambitieuse repose sur cinq piliers technologiques interconnectés à savoir l’identité numérique, l’interopérabilité, la gouvernance des données, le cloud souverain, et les centres de données nationaux. Ensemble, ces éléments ouvrent la voie à une nouvelle ère de services publics plus intégrés, plus sécurisés et plus performants.

Comprendre les fondements technologiques de cette révolution
Mais avant de comment, il faut se poser la question Qu’est-ce qu’un écosystème numérique souverain ? Le concept de souveraineté numérique est devenu central dans les stratégies de transformation digitale des États du monde entier. En pratique, un cloud souverain désigne un modèle de services informatiques où l’ensemble des données, stockées, traitées et gérées sont physiquement localisées sur le territoire national et soumises exclusivement à la juridiction locale. Cela signifie concrètement que les données des citoyens algériens ne peuvent être soumises à des lois étrangères, comme le Cloud Act américain, par exemple, qui autorise les autorités américaines à accéder aux données détenues par des entreprises américaines même hors de leur territoire.
Pour l’Algérie, ce choix stratégique répond à une double préoccupation à savoir protéger la confidentialité des données personnelles des citoyens et garantir l’indépendance technologique du pays. Cette approche s’inscrit dans une tendance mondiale car de nombreux pays, notamment en Europe avec le label SecNumCloud en France, développent désormais leurs propres infrastructures cloud pour réduire leur dépendance vis-à-vis des géants américains du numérique (Google, Amazon, Microsoft).
Les data centers, le cœur battant de la nouvelle Algérie numérique
Comme l’a souligné un spécialiste du secteur, les centres de données (ou data centers) « ne sont plus de simples entrepôts de données » mais « le cœur battant de la nouvelle gouvernance ». Cette métaphore traduit bien l’évolution de ces infrastructures car autrefois perçues comme de simples hangars remplis de serveurs, les data centers sont aujourd’hui considérés comme des infrastructures critiques pour le développement économique et social d’un pays.
L’Algérie a d’ores et déjà connecté 46 ministères et agences publiques à la fibre optique et a inauguré son premier centre de données national à El Mohammedia, tandis qu’un second est en construction à Blida. Ces investissements massifs témoignent de la volonté de l’État de bâtir une infrastructure numérique solide et pérenne.
La certification Tier III
Le centre de données algérien a obtenu la prestigieuse certification Tier III, délivrée par l’Uptime Institute, une organisation internationale reconnue comme référence mondiale en matière de standards pour data centers. Mais que signifie concrètement cette certification ? Imaginez un hôpital où aucune opération ne serait jamais interrompue, même pendant la maintenance des équipements. C’est exactement ce que garantit un data center Tier III.
Voici les critères clés de cette certification. Le taux de disponibilité atteint 99,982 %, ce qui signifie concrètement que le service ne subit au maximum qu’une heure et demie d’interruption par an, moins de temps qu’il ne faut pour regarder un film en entier !
La redondance N+1 garantit que pour chaque composant critique qu’il s’agisse de l’alimentation électrique ou du système de climatisation possede un équivalent de secours et est toujours prêt à prendre le relais. Si un système tombe en panne, un autre s’active instantanément, sans que les utilisateurs ne s’en aperçoivent.
L’autonomie énergétique de 72 heures permet au centre de données de continuer à fonctionner pendant trois jours complets, même en cas de coupure de courant généralisée, grâce à des sources d’alimentation indépendantes comme des groupes électrogènes de secours.
La maintenance sans interruption, que les spécialistes appellent « maintenabilité concurrente », permet aux techniciens de réparer ou de remplacer n’importe quel équipement à tout moment, sans jamais avoir à couper le service aux utilisateurs.
Pour mieux comprendre l’échelle de fiabilité, voici comment se situe le Tier III par rapport aux autres niveaux. Il faut savoir que le Tier I, avec un taux de disponibilité de 99,671 %, autorise jusqu’à 28,8 heures d’indisponibilité par an. Ce niveau convient aux petites entreprises qui peuvent tolérer des interruptions occasionnelles sans conséquences majeures.
Le Tier II atteint 99,749 % de disponibilité, ce qui limite les interruptions à 22 heures par an. Il offre une redondance partielle, c’est-à-dire que certains équipements de secours sont présents, mais pas tous.
Le Tier III, avec ses 99,982 % de disponibilité, réduit les indisponibilités à seulement 1,6 heure par an. C’est précisément ce niveau que l’Algérie a choisi pour son centre de données national, car il représente un excellent équilibre entre fiabilité maximale et investissement raisonnable.
Enfin, le Tier IV culmine à 99,995 % de disponibilité, soit seulement 26 minutes d’interruption par an. Ce niveau exige une double infrastructure complète, chaque composant existe en deux exemplaires simultanément ce qui fait presque doubler le coût de construction et d’exploitation par rapport au Tier III.
Le choix du Tier III représente donc un excellent compromis entre fiabilité maximale et coût raisonnable. Il place l’Algérie au même niveau que de grandes nations comme le Canada, dont le centre de données fédéral d’EDC Borden détient également cette certification.
L’identité numérique ou votre passeport pour l’administration de demain
Au cœur du portail Dzair Digital Services se trouve l’identité numérique, instaurée en étroite coordination avec le ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports. Mais de quoi s’agit-il exactement ?
L’identité numérique est, selon la définition de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, « un moyen d’identifier ou d’authentifier l’identité d’un individu, à la fois en ligne et hors ligne ». Concrètement, il s’agit d’un profil électronique sécurisé qui relie vos données personnelles (nom, prénom, date de naissance, numéro d’identification) à vos données biométriques (empreintes digitales, reconnaissance faciale, iris).
Pensez-y comme à un passeport numérique où une fois que vous l’avez obtenu, vous pouvez traverser toutes les frontières administratives sans avoir à présenter votre pièce d’identité à chaque guichet. C’est exactement ce que permet l’identité numérique algérienne.
Comment ça marche ?
Le processus se déroule en trois étapes simples. Tout d’abord, le citoyen effectue son inscription en ligne sur le portail Dzair Digital Services, en renseignant ses informations personnelles de base.
Ensuite, il prend un rendez-vous pour l’activation physique de son identité numérique, une étape essentielle qui permet de vérifier son identité réelle et de lier ses données biométriques à son profil électronique.
Une fois cette activation réalisée, il bénéficie d’un accès illimité à l’ensemble des services numériques, sans jamais avoir besoin de s’authentifier de nouveau à chaque utilisation. Son identité numérique lui ouvre désormais les portes de toute l’administration en quelques clics.
Une fois activée, l’identité numérique offre deux avantages majeurs qui profitent aussi bien au citoyen qu’à l’administration. Pour le citoyen, elle garantit un accès sécurisé et fluide à tous les services publics numériques, sans qu’il soit nécessaire de retaper ses identifiants à chaque connexion. Fini les mots de passe oubliés, les formulaires interminables à remplir et les heures passées dans les files d’attente devant les guichets administratifs!
Pour l’administration, elle permet une identification précise de l’auteur de chaque demande, ce qui renforce considérablement la fiabilité et la traçabilité de l’ensemble des services. Chaque action est désormais clairement attribuée à une personne physique identifiable, réduisant ainsi les risques de fraude et d’erreur.
Un défi technique devenu réalité
L’un des obstacles historiques à la modernisation administrative est le silot des données ou les données en silot car chaque ministère, chaque service conservait ses propres fichiers dans des formats incompatibles, obligeant les citoyens à fournir les mêmes documents encore et encore. L’interopérabilité vise précisément à briser ces barrières.
Selon les travaux de recherche sur la modernisation de l’administration publique, l’interopérabilité désigne « la capacité des différents systèmes à interagir de manière transparente », facilitant ainsi « l’échange d’informations entre les services et les départements ».
Imaginez que vous demandiez un permis de construire. Avant, vous deviez vous rendre au service du cadastre pour obtenir un plan, puis à la mairie pour un certificat d’urbanisme, puis à la préfecture pour la validation finale, en présentant à chaque étape les mêmes pièces justificatives. Avec l’interopérabilité, ces trois administrations échangent automatiquement les informations nécessaires. Vous n’avez plus qu’à faire une seule démarche en ligne.
Vers l’objectif «zéro papier»
Cette interconnexion des administrations est le socle de l’ambitieux objectif « zéro papier ». Grâce à l’échange automatisé des données entre les différents services, le citoyen n’aura bientôt plus besoin de photocopier des liasses de documents pour chaque démarche. L’administration ira elle-même chercher les informations nécessaires dans ses propres bases de données.
Pour accompagner cette transition, le portail intègre également un portefeuille électronique, un espace de stockage numérique personnel où chaque citoyen peut conserver ses documents officiels signés électroniquement (actes de naissance, diplômes, certificats divers) et les récupérer à tout moment en cas de besoin.
De 21 à 350 services d’ici 2028
Le portail Dzair Digital Services a été conçu selon une approche progressive et réaliste, en trois grandes étapes que Mme Benmouloud a dévoilées au public. Au lancement, en 2025, le portail propose 21 services numériques. Il s’agit d’une première phase axée sur les services essentiels, permettant de tester et d’affiner l’infrastructure avant d’aller plus loin.
D’ici la fin de l’année 2027, l’offre devrait atteindre 62 services. En l’espace de deux ans, le nombre de services disponibles aura pratiquement triplé, témoignant d’une accélération significative du déploiement.
À l’horizon 2028, le portail vise 350 services numériques. Cette troisième étape marquera une couverture quasi complète des démarches administratives, transformant radicalement la manière dont les citoyens interagissent avec leur administration.
Cette progression spectaculaire illustre la volonté de généraliser la numérisation complète de l’ensemble des procédures administratives. À titre de comparaison, lors des essais pilotes menés entre mars et avril 2026, sept secteurs ministériels ont été testés avec plus de 1 700 participants, qui ont pu accéder à des documents et services via leur téléphone mobile ou leur ordinateur, sans jamais se rendre dans un bureau administratif.
Une architecture « actif-actif »
Qu’est-ce qu’une architecture « actif-actif » ? Pour garantir la continuité du service en toutes circonstances, le portail repose sur une architecture de type « actif-actif ». Concrètement, cela signifie que deux (ou plus) centres de données fonctionnent simultanément et de manière identique. Si l’un d’eux tombe en panne, que ce soit à cause d’une panne technique, d’une cyberattaque ou d’une catastrophe naturelle, l’autre prend immédiatement le relais, de manière totalement transparente pour l’utilisateur. C’est un peu comme avoir deux cœurs qui battent en même temps car si l’un s’arrête, l’autre continue de faire circuler le sang sans que le corps ne s’en aperçoive.
Cette architecture est supervisée par le Centre national algérien des services numériques, qui veille au bon fonctionnement 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
La cybersécurité au cœur du dispositif
Avant son lancement officiel, le portail a dû passer avec succès des tests de cybersécurité menés en coordination avec l’Agence de sécurité des systèmes d’information (ASSI), qui relève du ministère de la Défense nationale. Cette validation par une agence de renseignement illustre le niveau d’exigence sécuritaire qui fait que les données des citoyens algériens sont protégées par les mêmes standards que ceux appliqués aux systèmes d’information sensibles de l’État.
Intégrer le numérique dans le quotidien de chaque citoyen
Le défi de la culture numérique est le prochain défi, comme l’a souligné Mme Benmouloud. Il consiste à intégrer ce portail « dans la vie quotidienne des citoyens ». Cela passe nécessairement par le renforcement de la culture numérique et l’élargissement de l’usage des services électroniques. Car un outil, aussi performant soit-il, ne vaut que s’il est utilisé.
Cette dimension pédagogique est essentielle car il ne s’agit pas seulement de rendre les services disponibles, mais de montrer aux citoyens, notamment aux plus âgés ou aux plus éloignés des zones urbaines, que ces outils sont là pour simplifier leur vie, pas pour la compliquer.
Alléger les charges administratives
À terme, les efforts seront orientés vers une « réduction encore plus importante du nombre de documents requis dans la constitution des différents dossiers ». Grâce à la mise à disposition automatique des données par les administrations concernées, le citoyen n’aura bientôt plus besoin de rassembler lui-même ses pièces justificatives. C’est l’administration qui ira chercher les informations nécessaires dans ses propres bases de données interconnectées.
Cette évolution promet un service « plus rapide et plus efficace », transformant profondément la relation entre l’État et le citoyen. On passe d’une logique de demande (le citoyen sollicite l’administration) à une logique de proposition (l’administration anticipe et facilite les démarches).
Retour sur les étapes de la transformation numérique algérienne
La ministre Benmouloud a dressé un bilan des différentes étapes qui ont conduit à la création de ce portail. Cette transformation s’est appuyée sur « un processus organisationnel et technologique mûrement réfléchi », articulé en quatre phases successives.
La première étape a consisté en la mise en place des data centers, ces infrastructures physiques indispensables qui assurent le stockage et le traitement de toutes les données numériques du pays.
La deuxième étape a vu le déploiement du réseau souverain, une infrastructure de communication nationale conçue pour être indépendante des réseaux internationaux et garantir ainsi la sécurité et l’autonomie des échanges de données sur le territoire algérien.
La troisième étape a été marquée par l’établissement de la gouvernance des données, c’est-à-dire la mise en place d’un cadre réglementaire et organisationnel rigoureux pour gérer, sécuriser et valoriser de manière optimale l’ensemble des données publiques.
La quatrième et dernière étape a permis la concrétisation de l’ensemble de ces efforts via le portail national, cette interface unique et accessible à tous qui donne désormais accès à l’ensemble de ces ressources et services.
Le Haut-Commissariat à la Numérisation, chargé par le président de la République de conduire cette transformation, a méthodiquement suivi un processus en quatre temps à savoir état des lieux, définition des priorités, mise en place des fondements stratégiques et technologiques, puis déploiement opérationnel du système numérique.
Une ambition à la hauteur des enjeux
Le portail Dzair Digital Services représente bien plus qu’une simple modernisation administrative. C’est un projet de souveraineté nationale à l’ère du numérique, qui place l’Algérie aux côtés des pays les plus avancés en matière de gouvernance digitale. Avec ses 21 services dès le lancement, son objectif de 350 services d’ici 2028, son infrastructure certifiée Tier III, son identité numérique biométrique et son cloud souverain, l’Algérie démontre qu’elle a les moyens de ses ambitions.
Pour le citoyen algérien, cela se traduit par une promesse simple mais révolutionnaire à savoir faire ses démarches administratives depuis son canapé, en toute sécurité, sans jamais avoir à faire la queue. Et c’est peut-être là le plus beau cadeau que la technologie puisse offrir à la démocratie, rendre l’État plus proche, plus rapide, et plus à l’écoute.

