2 juillet 2026

L’Espagne se détourne de Palantir <BR> Un nouveau front s’ouvre dans la bataille pour la souveraineté numérique

Alex Karp, CEO of Palantir Technologies poses beside the company’s logo ahead of an interview with Reuters in the Alpine resort of Davos, Switzerland May 23, 2022. Picture taken May 23, 2022. REUTERS/Arnd Wiegmann

Le 1er juillet 2026, le média espagnol El Confidencial révèle que le gouvernement espagnol (Moncloa) aurait transmis des instructions informelles aux entreprises publiques et aux sociétés contrôlées par la SEPI (Sociedad Estatal de Participaciones Industriales) pour qu’elles évitent de signer de nouveaux contrats avec Palantir Technologies, le géant américain de l’intelligence artificielle et de l’analyse de données. Les entreprises concernées incluraient notamment Telefónica, Indra et Navantia, des acteurs stratégiques des télécommunications, de la défense et de la sécurité nationale espagnoles.

Point crucial, à ce stade, il ne s’agit pas d’un décret officiel ou d’une décision publique. L’information repose sur des témoignages de membres de conseils d’administration de sociétés cotées, confirmés par plusieurs sources, mais le gouvernement n’a pas fait de déclaration institutionnelle.

Qu’est-ce que Palantir ?
Palantir Technologies est une entreprise américaine fondée en 2003 par Peter Thiel (co-fondateur de PayPal) et Alex Karp (actuel PDG), avec un financement initial de la CIA via sa branche d’investissement In-Q-Tel. Le nom « Palantir » est emprunté au Seigneur des Anneaux de Tolkien. Il désigne une pierre de vision permettant de voir à travers le temps et l’espace, une métaphore évidente pour une entreprise spécialisée dans l’analyse massive de données.

Ses deux plateformes phares sont Gotham et Foundry. Gotham est destinée aux agences de renseignement, aux forces de l’ordre et aux militaires. Elle permet de croiser des données disparates, telles que des images de caméras de surveillance, des registres financiers ou des données issues des réseaux sociaux, afin de détecter des schémas et de soutenir les décisions opérationnelles. Foundry, quant à elle, est orientée vers le secteur privé et les administrations civiles. Elle offre des capacités d’analyse de données à grande échelle pour répondre aux besoins des entreprises et des services publics non liés à la sécurité nationale.

Palantir est présente dans plus de 40 pays et travaille avec des gouvernements, des armées, des services de renseignement et des grandes entreprises. Son action a connu une croissance spectaculaire, portée par l’engouement pour l’IA.

L’Espagne : une décision informelle, mais symbolique
Ce qui est confirmé. Selon El Confidencial, Palantir avait négocié des projets avec plusieurs entités publiques espagnoles, mais ceux-ci ont été bloqués. Concernant la Guardia Civil, un contrat de collaboration avait été négocié, mais le ministère de l’Intérieur, dirigé par Fernando Grande-Marlaska, a opposé son veto à cette initiative. Chez Navantia, un projet de collaboration avancé n’aboutira pas en raison d’une décision politique. Enfin, les instructions émanant de Moncloa visent à empêcher tout nouveau contrat avec Telefónica et Indra, deux entreprises stratégiques du pays.

Ce qui est ambigu. Aucun décret officiel n’a été publié. Il s’agit d’instructions informelles transmises aux conseils d’administration. Les contrats existants ne sont pas annulés. Notamment, Palantir détient déjà un contrat de 16,54 millions d’euros (20 M€ TTC) avec le Centre du Renseignement des Forces Armées espagnoles, signé en octobre 2023 et arrivant à échéance prochainement.

La question de son renouvellement reste ouverte, les commandements militaires en défendent l’utilité, mais la décision politique n’est pas encore prise. Les entreprises privées ne sont pas concernées par cette instruction. Seules les entreprises sous contrôle de la SEPI sont visées.

Pourquoi l’Espagne agit-elle ?
L’argument officiel invoqué est la protection de la souveraineté nationale et la crainte que des informations sensibles liées à la sécurité nationale ne soient accessibles à une entreprise américaine étroitement liée à l’écosystème de défense des États-Unis. Cette décision intervient dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes entre l’Europe et les États-Unis, et alors que l’Espagne a déjà été en conflit ouvert avec l’administration américaine actuelle sur des questions de politique étrangère (notamment le refus d’autoriser l’utilisation de bases américaines pour des frappes sur l’Iran).

Un mouvement européen en cours
L’Espagne ne fait pas cavalier seul. Plusieurs pays européens ont déjà pris des mesures similaires, dans un mouvement de souveraineté numérique et de réduction des dépendances stratégiques vis-à-vis des États-Unis.

France : rupture annoncée avec la DGSI
Le 16 juin 2026, le Premier ministre français Sébastien Lecornu annonce que la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) cessera de travailler avec Palantir. L’entreprise française ChapsVision a été choisie pour remplacer Palantir dans le traitement des données massives du renseignement intérieur.

Lecornu a justifié cette décision par la volonté de « ne pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le domaine numérique » et de « construire une véritable autonomie ». Cette rupture met fin à dix ans de partenariat (depuis les attentats du 13 novembre 2015).

D4un autre côté, Palantir a indiqué que son contrat avec la DGSI reste « pleinement en vigueur », ce qui suggère une transition progressive plutôt qu’une rupture immédiate.

Allemagne : exclusion du projet cloud militaire
Le 28 avril 2026, le vice-amiral Thomas Daum, inspecteur du Service cyber et information de la Bundeswehr, a confirmé que l’armée allemande n’utiliserait pas Palantir pour son projet de cloud militaire et d’IA et s’est «publiquement opposée» à de nouveaux contrats.

Il a qualifié d’« impensable » le fait d’accorder à des employés d’une entreprise étrangère un accès aux bases de données nationales militaires. L’Allemagne a retenu trois alternatives européennes, Almato (Allemagne), Orcrist (Allemagne) et ChapsVision (France).

L’Allemagne s’est « publiquement opposée » à de nouveaux contrats
Il faut tout de même savoir que Palantir continue d’opérer dans 16 Länder allemands pour des usages policiers, sous des cadres de protection des données approuvés. L’exclusion concerne uniquement le projet fédéral de cloud militaire.

Suisse : un rejet fondé sur une évaluation de risque
En décembre 2025, une évaluation de risque de 20 pages de l’armée suisse a conclu que les données traitées par Palantir pourraient être accessibles aux services de renseignement américains (CIA, NSA) et que les fuites «ne pouvaient pas être techniquement empêchées». Après sept ans de démarchage intensif par Palantir, la Suisse a rejeté l’entreprise. Neuf agences fédérales suisses ont refusé ou décliné ses produits.

Royaume-Uni : réévaluation en cours
Le Royaume-Uni est le cas le plus contrasté. Il a attribué à Palantir plus de 900 millions de livres de contrats publics (NHS, Ministère de la Défense, police, renseignement). Cependant, la pression politique s’intensifie et le maire de Londres Sadiq Khan a bloqué en mai 2026 un contrat de 50 millions de livres avec la Metropolitan Police.

D’un autre côté, le gouvernement examine la possibilité d’activer une clause de résiliation dans le contrat NHS de 330 millions de livres. Le Comité parlementaire des sciences et de la technologie a qualifié la dépendance à Palantir de «point de faiblesse inacceptable».

Danemark, Pays-Bas et Belgique
Selon un rapport de l’Institut du Futur de la Technologie d’avril 2026, le Danemark utilise déjà les technologies Palantir via ses services de renseignement. Le Danemark, les Pays-Bas et la Suisse ont « réduit ou rejeté » la coopération mais présentent une «dépendance indirecte» par le biais de sous-traitance. Ces pays sont classés, par les européens, dans la catégorie «à haut risque» en termes de dépendance.

Les enjeux du débat
L’argument de la souveraineté
Les partisans de ces mesures soulignent que confier des données sensibles de défense ou de sécurité nationale à une entreprise américaine soumise au CLOUD Act (loi américaine permettant au gouvernement US d’accéder aux données stockées par des entreprises américaines, où qu’elles soient dans le monde) constitue un risque stratégique majeur. Même si les serveurs sont physiquement en Europe, la juridiction américaine s’applique.

L’argument de la dépendance technologique
Palantir est souvent décrit comme la meilleure solution disponible sur le marché. Ses détracteurs admettent la qualité technique de ses outils, mais mettent en garde contre le verrouillage propriétaire (vendor lock-in) car une fois les données intégrées dans l’écosystème Palantir, le coût de migration devient prohibitif, rendant toute sortie difficile.

Le facteur politique : Peter Thiel et le MAGA
Peter Thiel, co-fondateur de Palantir, est l’une des figures politiques les plus influentes de la Silicon Valley, proche de Donald Trump et du mouvement MAGA. Cette proximité politique alimente les craintes en Europe car confier des données sensibles à une entreprise liée à un courant politique hostile à l’Europe n’est-il pas un risque supplémentaire ? Les déclarations radicales du PDG Alex Karp, notamment un « manifeste » appelant au réarmement mondial et à une intégration plus profonde entre la Silicon Valley et le Pentagone, ont encore accentué ces inquiétudes.

Les critiques de la décision espagnole
La décision espagnol a, aujourd’hui, une portée limitée car l’instruction ne concerne que les nouveaux contrats des entreprises SEPI, pas les contrats existants ni les entreprises privées.

De plus, cette décision a un caractère informel enl’absence de décret officiel qui laisse planer le doute sur la pérennité de cette mesure. Un futur gouvernement pourrait facilement inverser la décision.

Signal politique ou vrai tournant ? Certains analystes s’interrogent : s’agit-il d’une politique industrielle structurante ou d’un geste diplomatique destiné à marquer des points face aux États-Unis ?

Le contexte plus large : l’Espagne en quête d’indépendance stratégique
Cette décision s’inscrit dans une série de choix faits par l’Espagne en 2026 qui témoignent d’une volonté d’autonomie stratégique. Sur le plan monétaire, le pays mène une promotion active d’une monnaie digitale souveraine, l’euro numérique. Sur le plan énergétique, il déploie des efforts pour diminuer sa dépendance aux marchés internationaux. Sur le plan diplomatique et militaire, l’Espagne a refusé que des bases américaines situées sur son sol soient utilisées pour des frappes sur l’Iran.

Enfin, sur le plan technologique, ce mouvement s’éloignant de Palantir s’inscrit dans cette même logique de souveraineté. Chacune de ces décisions peut se justifier indépendamment, mais leur accumulation suggère une stratégie globale. L’Espagne se positionne ainsi pour un avenir où l’Europe serait moins dépendante des États-Unis dans les domaines critiques.

une tendance européenne irréversible ?
Le cas espagnol illustre parfaitement la tension qui traverse l’Europe car d’un côté, la nécessité de disposer des meilleures technologies disponibles et Palantir est souvent considérée comme la référence; de l’autre, la volonté croissante de maîtriser ses données souveraines et de ne pas dépendre d’une entreprise américaine soumise à une législation extraterritoriale et liée à un courant politique hostile.

La question n’est plus de savoir si l’Europe va réduire sa dépendance à Palantir, mais à quelle vitesse et avec quelles alternatives. La France a misé sur ChapsVision, l’Allemagne sur Almato, Orcrist et ChapsVision. Mais ces alternatives sont-elles mûres pour remplacer Palantir à l’échelle des besoins militaires et de renseignement? Le défi technique reste immense.

Pour l’Espagne, le prochain test sera décisif car le renouvellement (ou non) du contrat de 16,5 millions d’euros avec le Centre du Renseignement des Forces Armées sera le vrai baromètre de la détermination de Moncloa.

Sources

El Confidencial ; Euronews ; Reuters/Handelsblatt ; Republik/WAV ; Hansard ; Demócrata ; Muy Computer Pro ; El Salto Diario.

Correction: ChatGpt

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