25 avril 2026

L’Algérie ouvre enfin ses marchés publics aux start-up <BR> Game changer ou fausse bonne idée ?

Jeudi dernier, devant l’Assemblée populaire nationale (APN), notre Parlement pour faire simple, le ministre de l’Économie de la connaissance, Noureddine Ouadah, a fait une annonce qui pourrait tout basculer «  les textes d’application pour ouvrir les marchés publics aux start-up seront publiés prochainement ».

En clair, qu’est-ce qu’un marché public ?
C’est tout contrat passé par l’État, les collectivités ou les établissements publics pour acheter des biens, des services ou des travaux. En Algérie, on parle de plusieurs milliards de dollars chaque année. Jusqu’ici, ce gâteau était quasi exclusivement réservé aux grandes entreprises établies, avec leurs carnets d’adresses et leurs capacités financières. Les jeunes pousses innovantes ? Elles regardaient de loin.

Article 41,  la porte dérobée qui devient autoroute

Le ministre a précisé que ses équipes finalisent les textes réglementaires liés à l’article 41 de la loi de 2023 sur les marchés publics. Cet article encadre strictement la procédure négociée directe,  une méthode dérogatoire où l’État négocie directement avec un fournisseur, sans appel d’offres ouvert. Traduction pour les non-initiés,  normalement, pour dépenser l’argent public, l’État doit lancer un appel d’offres, consulter plusieurs candidats, comparer les offres. C’est long, coûteux, et les petits joueurs sont souvent écrasés. La procédure négociée directe contourne tout ça. Mais attention,  c’est aussi le terrain de jeu préféré des magouilles et des arrangements. D’où l’encadrement strict limité à sept cas précis.

Et devinez quoi ? La promotion des start-up labellisées dans le numérique et l’innovation figure désormais parmi ces sept cas. La condition ? Proposer une solution unique et innovante. Pas de copier-coller de ce qui existe déjà. Il faut du vrai différentiateur technologique.

Pourquoi c’est une bombe économique

Cette mesure ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large pour consolider l’écosystème des start-up algériennes. Et les chiffres donnent le vertige. En 2020, l’Algérie comptait à peine 200 start-up recensées. Cinq ans plus tard, à la fin de 2025, leur nombre atteint près de 13 000. C’est une multiplication par 65 en seulement cinq ans. Pour contextualiser cette progression, la France,  pourtant réputée pour sa dynamique entrepreneuriale,  est passée d’environ 3 000 à 15 000 start-up en huit ans, soit une multiplication par 5. L’Algérie va donc plus vite, mais le défi n’est plus de créer. Il est désormais de faire grandir ces structures, de les transformer en entreprises pérennes et compétitives.

13.000 start-up. Soit une multiplication par 65 en cinq ans. Pour contextualiser, la France est passée d’environ 3 000 à 15 000 start-up en huit ans (2015-2023). L’Algérie va plus vite. Mais attention : le défi n’est plus de créer, c’est de faire grandir. Et pour grandir, il faut des clients. Des gros clients. L’État, en ouvrant sa commande publique, devient potentiellement le premier d’entre eux.

Le financement,  des promesses qui commencent à payer

Ouadah a aussi évoqué les mécanismes de financement. Et là, nouvelle bonne nouvelle,  2025 a vu les premières exit (sorties) du Fonds algérien des start-up (ASF).

C’est quoi, un exit?
Imaginez que l’État est un business angel qui a investi dans votre start-up au tout début. Vous grandissez, vous décollez. Un moment vient où l’État revend ses parts,  à d’autres investisseurs, à vous, ou via une introduction en Bourse. C’est la « sortie » ou exit. Elle libère de l’argent pour financer de nouvelle start-up et, surtout, elle prouve que le modèle fonctionne. C’est le Saint-Graal de tout écosystème entrepreneurial.

Ces premières sorties signifient que l’ASF ne verse pas dans le financement sans fin,  il y a un cycle de retour sur investissement qui se met en place.

Micro-entreprises : le nettoyage de printemps

Le ministre n’a pas esquivé le dossier épineux des micro-entreprises en difficulté. Celles créées via l’ancien dispositif ANSEJ,  cet organisme qui garantissait les crédits bancaires à 100% et a laissé derrière lui un sillage de faillites et de dettes. Un peu d’histoire, L’ANSEJ (Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes), créée en 1996, était le bras armé de la politique algérienne de lutte contre le chômage. Résultat ? Des milliers de micro-entreprises créées sur papier, des fonds détournés, des taux de défaillance stratosphériques. L’ANSEJ a été dissoute en 2022, mais ses « orphelins » économiques continuent de pourrir les bilans bancaires.

Voici où on en est aujourd’hui. La plateforme numérique dédiée a permis de recenser près de 11 000 projets issus de l’ancien dispositif ANSEJ. Parmi eux, 10 000 dossiers ont déjà été traités, ce qui représente environ 90 % du total. Sur ce volume, 5 200 porteurs de projets ont bénéficié d’une réponse favorable à leur situation. Les dossiers restants continuent d’être examinés au cas par cas. Enfin, environ 500 demandes ont été rejetées, soit moins de 5% de l’ensemble, ce qui traduit une volonté de traitement global plutôt qu’une politique d’exclusion systématique. La majorité orientée vers les banques pour un règlement à l’amiable

Règlement à l’amiable, c’est-à-dire ? Plutôt que de traîner les débiteurs devant les tribunaux, qui sont déjà saturés,  les banques et les entrepreneurs négocient directement : rééchelonnement, allègement de dette, parfois conversion en capital. C’est plus rapide, moins coûteux, et ça préserve l’activité économique. Le risque ? Que ça encourage la délinquance financière si tout le monde sait que la défaillance finit toujours par être « arrangée ».

Côté CNAC (Caisse nationale d’assurance chômage), c’est plus lourd avec 65 000 cas en difficulté. L’Agence nationale d’appui et de développement de l’entrepreneuriat (NESDA),  le remplaçant de l’ANSEJ, plus rigoureux et plus professionnalisé , étudie chaque dossier au cas par cas, avec des critères économiques stricts.

300 centres de formation : la montée en gamme des entrepreneurs

Autre évolution notable,  les porteurs de projets doivent désormais suivre des formations obligatoires dans les centres de développement de l’entrepreneuriat. On en compte 300 à ce jour, répartis sur les 48 wilayas du pays. Ces centres dispensent un programme structuré qui couvre plusieurs domaines essentiels. Les entrepreneurs y apprennent la gestion comptable et fiscale, pour ne plus se perdre dans les déclarations et les obligations légales. Ils y étudient aussi le marketing digital, indispensable pour se faire connaître dans un monde où la visibilité en ligne fait la différence.

 Le montage de dossiers de financement y est enseigné, car savoir présenter son projet aux banques et aux investisseurs est souvent aussi crucial que l’idée elle-même. Enfin, les techniques de pitch et de négociation y sont travaillées, pour transformer des créatifs timides en vendeurs convaincus.

L’idée derrière tout cela ? Fini l’entrepreneur qui se lance à l’aveugle, armé seulement d’une bonne volonté et d’un crédit bancaire. L’Algérie veut désormais des entrepreneurs formés, accompagnés, prêts à encaisser les réalités du marché.

L’ouverture des marchés publics aux start-up est une idée excellente sur le papier. Elle pourrait être le déclencheur d’une véritable économie de la connaissance algérienne, à l’image de ce que la commande publique américaine a fait naître à Silicon Valley dans les années 1960 (contrats de défense, programmes spatiaux).

Mais comme toute bonne idée, elle dépend de l’exécution. Des textes d’application transparents. Des critères de sélection rigoureux. Un suivi indépendant. Et surtout, la volonté politique de ne pas laisser ce nouveau canal devenir un nouveau terrain de prédation. Le ministre Noureddine Ouadah a posé la première pierre.

Pourquoi tout ça nous concerne tous

Vous ne créez pas de start-up ? Vous n’êtes pas micro-entrepreneur ? Ça vous concerne quand même. Voici pourquoi.

Premier point : l’innovation algérienne enfin rémunérée.
Jusqu’ici, nos développeurs, nos ingénieurs et nos créatifs numériques partaient à l’étranger ou restaient dans l’ombre parce que le marché local ne payait pas suffisamment leurs compétences. Si l’État devient client de ces start-up, l’innovation devient soudainement rentable. Et surtout, elle reste au pays au lieu d’émigrer vers des marchés plus lucratifs.

Deuxième point : la transparence comme antidote à la corruption.
Ouvrir les marchés publics aux start-up, c’est aussi diversifier le tissu fournisseur. Moins de concentration entre les mains de quelques grandes entreprises établies, moins de rentes capturées par des réseaux opaque, plus de concurrence réelle. À condition, évidemment, que la sélection soit réellement méritocratique et non pas un nouveau canal de copinage déguisé.

Troisième point : un modèle pour le continent.
L’Afrique regarde attentivement ce qui se passe en Algérie. La Tunisie, le Sénégal, le Nigeria, tous ces pays cherchent activement à créer leurs propres écosystèmes de start-up. L’Algérie, avec ses 13 000 start-up et cette ouverture inédite des marchés publics, pourrait devenir une référence continentale. Ou un avertissement, si l’exécution dérape et que les promesses ne tiennent pas face aux réalités du terrain.

Les questions qui restent en suspens

Plusieurs questions demeurent en suspens et méritent une attention particulière.

Qui labellise les start-up ?
C’est crucial car si le processus de labellisation est politisé ou opaque, on risque de recréer exactement les mêmes réseaux de copinage et de favoritisme que l’on prétend combattre.

Comment éviter les fausses start-up ?
Il faut se méfier des coquilles vides, ces entreprises créées uniquement pour accéder aux marchés publics sans véritable activité innovante derrière elles.

Quel suivi des performances ?
Un contrat public ne doit jamais devenir une rente perpétuelle sans évaluation rigoureuse ; il faut des critères de performance clairs et des révisions régulières.

Et le financement privé ?
L’ASF, le Fonds algérien des start-up, ne suffit pas à lui seul. La vraie question est ailleurs, où sont les fonds de capital-risque algériens ?, ces investisseurs privés prêts à prendre des risques sur des entreprises en croissance ?

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