Des milliers d’Algérois de l’ouest de la capitale sont plongés dans le noir numérique depuis hier soir. Voleurs de métaux ont sectionné des câbles en cuivre. Résultat : 29 lignes à fibre optique sectionnées par ricochet, des services publics figés, des entreprises à l’arrêt, et des habitants coupés du monde. Derrière cette panne qui pourrait durer une semaine, c’est toute la fragilité d’une Algérie numérique dépendante d’un réseau obsolète qui se révèle. Le cuivre, cible dorée des trafics internationaux, menace de paralyser le pays ligne par ligne. Et si la prochaine cible était votre quartier ?
Plusieurs communes de l’ouest de la capitale algérienne sont privées d’accès à Internet suite au vol de câbles en cuivre survenu dans la nuit d’hier. L’incident a endommagé par ricochet 29 câbles à fibre optique, aggravant considérablement l’ampleur de la panne.
Qu’est-ce que la fibre optique ?
Imaginez un minuscule fil de verre, plus fin qu’un cheveu humain, capable de transporter des données à la vitesse de la lumière sous forme de signaux lumineux. C’est la fibre optique, technologie révolutionnaire apparue dans les années 1970 qui a progressivement remplacé le cuivre dans les réseaux modernes. Contrairement au cuivre qui transporte des signaux électriques sujets à l’atténuation (affaiblissement du signal sur la distance), la fibre optique permet des débits gigantesques — jusqu’à plusieurs téraoctets par seconde — sur des milliers de kilomètres sans perte notable. Le « T » de votre connexion « très haut débit » (THD) vient souvent de là.
Nature du problème : pourquoi voler du cuivre en 2026 ?
Le vol de câbles en cuivre est un phénomène récurrent dans le secteur des télécommunications qui expose ici les interdépendances techniques des réseaux.
Qu’est-ce qu’une interdépendance technique ?
C’est le fait que deux systèmes distincts partagent des ressources ou des infrastructures communes, de sorte qu’une défaillance de l’un affecte nécessairement l’autre. Dans le cas présent, les infrastructures en cuivre et en fibre optique partagent souvent les mêmes chambres de tirage, espaces souterrains où convergent les câbles, poteaux aériens ou gaines techniques. Lorsque des voleurs arrachent des câbles en cuivre, la violence de l’opération, coupure brutale, traction, utilisation d’outils, endommage mécaniquement les câbles voisins en fibre optique, même si ceux-ci n’étaient pas la cible.
Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie. En Afrique du Sud, certaines régions ont connu jusqu’à 90 pannes mensuelles liées au vol de métaux. Le cuivre, matériau aux cours fluctuants sur les marchés des métaux, il a atteint un record historique de plus de 10 000 dollars la tonne en 2024, reste une cible lucrative pour les trafics internationaux. Un kilo de cuivre recyclé peut se revendre entre 5 et 8 euros sur le marché informel, ce qui rend le vol attractif économiquement, malgré les risques pénaux.
En Europe, par exemple en France, entre 2020 et 2023, le vol de câbles cuivre a augmenté de 30 % selon la Fédération française des télécoms, causant des millions d’euros de dégâts collatéraux sur la fibre optique.
Pourquoi la fibre optique n’est-elle pas volée ?
Tout simplement parce que le verre et le plastique qui la composent n’ont aucune valeur de revente sur le marché du recyclage des métaux. C’est un avantage paradoxal à savoir la technologie la plus performante est aussi la moins convoitée par les voleurs.
État des réparations : un travail de fourmi
Les équipes techniques d’Algérie Télécom sont mobilisées sur le terrain. Aucun délai précis de rétablissement n’a été communiqué. L’entreprise n’a pas précisé non plus le nombre exact de communes concernées ni le nombre d’abonnés impactés.
Que signifie « réparer 29 câbles à fibre optique » ?
Contrairement au cuivre qu’on peut simplement «épisser» soit raccorder bout à bout avec des connecteurs, la fibre optique exige une précision chirurgicale. Chaque câble contient plusieurs frettes qui sont de fines lanières contenant les fibres, et chaque frette abrite 12 à 288 fibres individuelles.
Pour réparer une rupture de fibre optique, les techniciens doivent d’abord localiser précisément le point de casse. Ils utilisent pour cela un appareil appelé réflectomètre, qui envoie une impulsion lumineuse dans le câble et mesure le signal de retour pour identifier exactement où la fibre est endommagée.
Ensuite, il faut ouvrir la chambre souterraine ou procéder à une excavation pour accéder au câble. Les techniciens retirent ensuite les couches protectrices sur plusieurs mètres de part et d’autre de la rupture. Cette opération s’appelle le dégainage. Chaque fibre doit ensuite être raccordée une par une, soit par collage, soit par fusion à l’aide d’une soudeuse spécialisée, un appareil coûtant très cher, entre 600.000 et 3.000.000 de dinars nous dit-on. Une fois les raccordements effectués, chaque fibre fait l’objet d’un test de transmission pour vérifier qu’elle fonctionne correctement. Enfin, les câbles sont remis en place dans leurs gaines et la chambre est rebouchée.
Une seule épissure demande entre 30 minutes et 2 heures de travail, selon le nombre de fibres à réparer. Avec 29 câbles endommagés, le temps de réparation s’allonge considérablement. C’est pourquoi le rétablissement du service peut s’étaler sur plusieurs jours, voire une semaine entière, surtout si certaines zones sont difficiles d’accès pour les équipes techniques.
Une vulnérabilité structurelle
Ce type d’incident illustre une vulnérabilité structurelle des réseaux de télécommunications algériens.
Qu’est-ce qu’une vulnérabilité structurelle ?
C’est une faiblesse inscrite dans la conception même d’un système, et non pas un accident ponctuel. Ici, la coexistence de technologies héritées (cuivre) et modernes (fibre optique) dans des infrastructures physiques parfois peu sécurisées crée un risque systémique.
Le cuivre, héritage d’un siècle de télécommunications
Le réseau téléphonique algérien, comme la plupart des réseaux mondiaux, repose sur des centaines de milliers de kilomètres de câbles en cuivre posés entre les années 1960 et 1990. L’Algérie a hérité à l’indépendance (en 1962) d’un réseau colonial concentré sur les villes européennes, puis l’a étendu massivement dans les années 1970-1980 avec l’explosion démographique et l’urbanisation. Ce réseau cuivre, aujourd’hui obsolète pour le haut débit, continue de servir pour la téléphonie fixe et certaines connexions ADSL dans les zones non encore fibrées.
La transition vers la fibre optique a débuté en Algérie dans les années 2010, mais elle est inégale car selon les données de l’Autorité de régulation des postes et communications électroniques (ARPCE), le taux de pénétration de la fibre à domicile (FTTH) restait inférieur à 15 % en 2024, bien en deçà des objectifs affichés. Cette transition technologique inachevée crée des zones hybrides où cuivre et fibre cohabitent dans les mêmes infrastructures, multipliant les points de fragilité.
Conséquences au-delà de la connexion Internet
Une coupure Internet va bien au-delà d’un simple désagrément domestique. Elle fige l’ensemble des services publics qui dépendent du numérique. La télémédecine devient impossible, les déclarations fiscales en ligne sont bloquées, et les inscriptions scolaires s’interrompent, les bureaux de poste s’arretent…. Les entreprises subissent à leur tour un arrêt partiel ou total de leur activité, que ce soit le commerce électronique, le télétravail des salariés ou les transactions bancaires quotidiennes.
Dans le domaine de l’éducation, les cours en ligne et les plateformes d’apprentissage à distance deviennent inaccessibles, pénalisant élèves et étudiants. Enfin, la sécurité elle-même est compromise car les alarmes connectées perdent leur lien avec les centres de surveillance, les caméras de vidéosurveillance cessent de transmettre, et les appels d’urgence via Internet ne peuvent plus aboutir.
En 2021, une étude de l’Union internationale des télécommunications (UIT) estimait qu’une heure de coupure Internet coûte en moyenne 5,6 millions de dollars à une économie nationale, selon sa taille et sa digitalisation. Pour les quartiers populaires d’Alger-Ouest, où la connexion représente parfois l’unique accès à l’information et aux services publics, la panne creuse encore les inégalités numériques.
Vers quelles solutions ?
Plusieurs pays ont déjà testé différentes stratégies pour endiguer le vol de câbles. Certains ont misé sur le marquage et la traçabilité. Ils gravent au laser des identifiants uniques sur les câbles en cuivre, ce qui permet de dissuader les receleurs en rendant le matériel facilement identifiable et donc plus difficile à revendre.
D’autres ont opté pour la substitution accélérée, en remplaçant prioritairement le cuivre par de la fibre optique dans les zones les plus exposées aux vols, éliminant ainsi la cible elle-même. Une troisième approche repose sur la surveillance électronique. Des capteurs de vibration et des alarmes sont installés dans les chambres de tirage pour détecter toute intrusion en temps réel.
Enfin, certains États ont renforcé la pénalisation du recyclage illégal en imposant un contrôle strict des ferrailleurs et en exigeant la traçabilité de toutes les transactions de métaux, compliquant ainsi l’écoulement du cuivre volé sur le marché informel.
L’Algérie a lancé en 2023 un programme national de déploiement de la fibre optique avec l’ambition de raccorder 10 millions de foyers d’ici 2030. Mais tant que des kilomètres de cuivre restent en service et partagent les infrastructures avec la fibre, le risque de « dommages collatéraux » persistera. La sécurisation physique du réseau, gardiennage, enfermement des accès, surveillance, apparaît comme un impératif aussi urgent que la modernisation technologique elle-même.
En définitive, cette panne d’une nuit révèle des fractures plus profondes car entre héritage et modernité, entre sécurité matérielle et progrès numérique, entre ceux qui ont accès à la fibre et ceux qui dépendent encore du cuivre. Le vol de quelques kilos de métal devient, par ricochet, un symptôme des défis de la transition numérique algérienne.

