La Maison Blanche accentue la pression sur les leaders taïwanais des semi-conducteurs, notamment TSMC, pour relocaliser aux États-Unis l’équivalent de la moitié de la demande américaine en puces. Brandissant l’argument de la sécurité nationale et la menace de droits de douane, cette manœuvre politique inédite met en péril le délicat « bouclier de silicium » de Taïwan et soulève une question fondamentale : l’argent et la volonté politique peuvent-ils démonter et reconstruire un écosystème industriel de pointe sans le briser ?
La Maison Blanche a clairement signifié son intention. Elle veut que les puces électroniques, le composant vital de l’ère numérique, soient considérées comme un produit aussi américain que la tarte aux pommes. Dans cette optique, Washington exerce une pression intense sur les champions taïwanais de la microélectronique pour qu’ils délocalisent une partie significative de leur production aux États-Unis.
Le gouvernement américain aurait sommé les responsables de Taipei de garantir que la production couvre la moitié de la demande américaine. L’argument officiel est la sécurité nationale, mais la pression est claire. Le non-respect de cet objectif de relocalisation pourrait entraîner l’imposition de droits de douane punitifs.
Les promesses chiffrées de TSMC mises en doute
TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), le fondeur de puces le plus avancé au monde, a réagi en annonçant des investissements colossaux. L’entreprise a promis un montant stupéfiant de 165 milliards de dollars pour de nouvelles usines de fabrication (ou fabs) et de conditionnement aux États-Unis, s’ajoutant aux 65 milliards de dollars déjà engagés.
Cependant, ces montants, bien que spectaculaires, suscitent le scepticisme des experts. De telles dépenses représenteraient l’équivalent de près de cinq années du budget d’investissement mondial de TSMC. Cette somme ne tient pas compte du coût de modernisation des usines existantes ni de l’investissement requis pour développer la prochaine génération de puces, ce qui en rend la crédibilité financière difficile à maintenir.
L’écosystème des Semi-conducteurs : Plus que de l’argent
Au-delà des capitaux, le gouvernement taïwanais et les analystes rappellent une réalité fondamentale qui est que les usines de semi-conducteurs ne peuvent pas fonctionner uniquement grâce à des chèques. Elles s’appuient sur un écosystème extraordinairement complexe, incluant des fournisseurs de produits chimiques spécialisés (gaz ultra-purs et réactifs), des outilleurs et fabricants de machines de lithographie de pointe (comme ASML) et un vaste réseau d’ingénieurs et de techniciens hautement qualifiés.
Cet écosystème s’est développé sur plusieurs décennies autour des sites asiatiques. La simple volonté politique de Washington d’imposer une règle d’équilibre de production ne suffit pas à déplacer cette « gravité industrielle » vers un etat des Etat-Unis..
Le dilemme Taïwanais : Le « Bouclier de silicium » sous pression
Le gouvernement de Taïwan, conscient de la complexité de son industrie, a opposé une résistance mesurée, affirmant qu’aucun pays ne peut, à lui seul, détenir le monopole du génie des semi-conducteurs.
Taïwan se trouve pris dans un étau géopolitique délicat avec d’un côté le risque Chinois. Si Taïwan donne trop de capacités de production aux États-Unis, cela affaiblit son « bouclier de silicium » qui se traduit par l’idée que la dépendance mondiale à ses puces dissuade la Chine d’envahir l’île. Et de l’autre côté, la menace américaine. Si Taïwan refuse d’obtempérer, l’île s’expose à la menace de droits de douane de la part des États-Unis, qui est son principal client et allié.
En fin de compte, la chaîne d’approvisionnement la plus sophistiquée au monde est traitée comme un lego ou jeu de construction que l’on pourrait démonter à Taipei et remonter à l’identique aux États-Unis. La vraie question n’est pas de savoir si l’Amérique peut produire plus de puces, mais de savoir si la politique et les lois peuvent réellement forcer la main de la physique, du capital et des décennies d’expérience industrielle sans briser un élément vital de l’économie mondiale au passage.
A savoir
Bouclier de silicium
Le terme « bouclier de silicium » (ou Silicon Shield) est une doctrine géopolitique qui postule que l’importance cruciale de l’industrie des semi-conducteurs taïwanaise pour l’économie mondiale sert de moyen de dissuasion contre une éventuelle agression militaire de la Chine.
Le « silicium » fait référence aux semi-conducteurs (les puces électroniques) qui sont fabriqués principalement à partir de ce matériau. Taïwan, grâce à des entreprises comme TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), est le leader mondial de la fabrication des puces les plus avancées (comme les puces de 2 nm).

