10 mai 2026

Yazid Benmouhoub, DG de la Bourse d’Alger au Forum d’El Moudjahid <br> « La Bourse d’Alger connaît une croissance record et vise une transformation profonde »

Les chiffres témoignent de cette effervescence : la capitalisation boursière, c’est-à-dire la valeur totale de toutes les actions des entreprises cotées en bourse (un peu comme le « poids » économique du marché), a fait un bond spectaculaire. Elle a atteint 5,39 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation colossale de 40,07 % en seulement un an ! Pour donner une idée, c’est comme si la valeur de ce marché avait pris près de la moitié de sa taille en douze mois.

Mais ce n’est pas qu’une question de valeur globale. La Bourse d’Alger s’étoffe aussi en termes de participants. Le nombre d’entreprises dont on peut acheter ou vendre les actions publiquement (les « sociétés cotées ») est passé de 5 à 8 en l’espace de deux ans. Et surtout, le nombre d’investisseurs – qu’il s’agisse de grandes entreprises ou de particuliers qui placent leur épargne – dépasse désormais la barre symbolique des 70.000. C’est le signe que de plus en plus d’Algériens et d’acteurs économiques font confiance à ce marché. Yazid Benmouhoub, le Directeur Général de la Bourse d’Alger, a partagé ces chiffres enthousiasmants lors d’une intervention au forum du journal El Moudjahid.

Les Banques, moteurs de cette percée
Alors, comment expliquer un tel élan ? Selon M. Benmouhoub, cette performance exceptionnelle est largement due à l’arrivée fracassante de banques publiques sur le marché boursier, via des introductions en bourse. Une introduction en bourse, c’est le moment où une entreprise ouvre son capital au public pour la première fois, permettant à chacun d’acheter une petite partie de l’entreprise (une « action »).

L’introduction la plus récente, en mars dernier, a été celle de la Banque de Développement Local (BDL). Cette opération a suscité un très grand intérêt chez les investisseurs, montrant leur appétit pour de nouvelles opportunités. L’arrivée de la BDL est particulièrement significative car elle fait suite à une autre introduction majeure celle du Crédit Populaire d’Algérie (CPA) en 2024.

Le CPA a eu un impact absolument déterminant. Comme l’a souligné le DG de la Bourse, cette seule introduction a fait exploser la capitalisation boursière, la faisant passer de 72 milliards à 522 milliards de DA en 2024, soit une croissance vertigineuse de 662% ! La valeur transigée (le montant total des échanges d’actions) a également bondi de 441% pour atteindre 2,7 milliards de DA. Même le volume des transactions (le nombre d’actions échangées) a augmenté de 116% sur un an, passant de 0,3 million à 0,7 million d’actions échangées au 1er trimestre 2025. Ces événements bancaires ont littéralement redimensionné le marché algérien. L’indice DZAIRINDEX, qui est le baromètre de la santé du marché, reflète cette dynamique . Après une forte hausse, il se situe début mai 2025 autour de 3619 points, marquant une stabilisation après la poussée des mois précédents.

Ouvrir la Bourse aux petites et moyennes entreprises
Mais la Bourse ne veut pas rester le domaine exclusif des grandes banques. Elle cherche activement à devenir un outil accessible pour financer la croissance de toutes les entreprises, y compris les plus petites. M. Benmouhoub a mis en avant le rôle crucial des modifications réglementaires appliquées depuis janvier 2024.

Ces nouvelles règles ont considérablement assoupli les conditions d’accès. Désormais, une entreprise dont la valeur totale est bien inférieure à 5 milliards de DA peut envisager de venir chercher des fonds en Bourse si elle a un projet de développement de plus de 10 millions de DA. C’est une petite révolution qui ouvre la porte à de nouvelles catégories d’acteurs économiques, notamment les PME et les startups. L’exemple de la startup « El Moustachir », première startup a être cotée en Bourse et a été cité par le Président de la République, illustre que ce n’est pas juste une théorie, mais une réalité en marche. La Bourse d’Alger se positionne ainsi comme un partenaire et un « levier de financement innovant » pour aider les jeunes entreprises à se développer et stimuler l’innovation dans l’économie algérienne.

La Digitalisation : Vers une Bourse connectée
Pour que cette ouverture soit concrète pour les investisseurs et les entreprises, la modernisation est essentielle, en particulier la digitalisation. Le Directeur Général a annoncé l’arrivée imminente d’un nouveau système numérique de cotation. Actuellement en phase finale de tests, cette plateforme va révolutionner la manière d’interagir avec le marché.

Concrètement, ce système permettra d’acheter et de vendre des titres boursiers directement en ligne. C’est un gain de temps et de simplicité énorme pour les investisseurs, rendant le marché plus accessible, plus transparent et plus fluide. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie globale pour adapter la Bourse aux exigences du monde moderne et attirer une nouvelle génération d’investisseurs.

Les défis persistent, mais la volonté est là
Malgré cette dynamique positive et ces avancées, M. Benmouhoub reste lucide et reconnaît que des défis importants subsistent. Un frein majeur est la réticence de nombreuses entreprises à venir en bourse. Pourquoi ? Principalement, dira-t-il, parce que le financement de l’économie algérienne repose encore très largement sur les crédits bancaires, notamment ceux qui bénéficient de conditions avantageuses (crédits bonifiés). C’est une habitude difficile à changer.

D’autres obstacles identifiés incluent un manque de culture boursière chez certains chefs d’entreprise (ils ne connaissent pas bien les mécanismes et les avantages de la bourse), l’absence d’analystes financiers spécialisés (pour étudier en profondeur les entreprises cotées et aider à la décision d’investissement), de media spécialisé en bourse, une digitalisation qui n’est pas encore complète partout, et la présence d’un marché financier informel qui échappe aux règles.

Toutefois, le soutien manifeste des hautes autorités du pays en faveur du développement du marché boursier est un facteur très positif. Le DG rappelle d’ailleurs les nombreux avantages pour les entreprises qui choisissent l’introduction en bourse qui est c’est un moyen de lever des fonds sans créer d’inflation dans l’économie, cela améliore la gouvernance de l’entreprise (sa transparence et sa gestion) et cela ouvre l’accès à un tout nouveau bassin d’investisseurs potentiels.

Préparer l’avenir : Nouvelles lois et nouveaux instruments
Pour consolider cette croissance et lever les freins identifiés, des évolutions majeures sont en préparation sur le plan réglementaire et financier. Un projet de loi sur les marchés financiers est en cours de finalisation, élaboré conjointement par tous les acteurs clés (la Bourse, l’autorité de régulation – la Cosob – et le Trésor public). Cette réforme devrait apporter des nouveautés cruciales pour renforcer la confiance et donner un cadre juridique plus solide au marché.

En matière d’innovation financière, la loi de finances 2025 a déjà fait un pas important en autorisant l’émission de Sukuk souverains (des instruments financiers basés sur les principes de la finance islamique) sur la Bourse. C’est une première étape pour diversifier les outils disponibles. L’étape suivante sera de permettre aux entreprises privées d’émettre leurs propres Sukuk, ce qui nécessitera une modification du Code du Commerce, dira le DG de la Bourse d’Alger. L’idée d’émettre des « obligations vertes » – des emprunts dédiés au financement de projets écologiques – est également envisagée, ouvrant la voie à une finance plus responsable et durable.

Une vision ambitieuse pour 2030
Avec toutes ces transformations en cours, quelles sont les perspectives ? Yazid Benmouhoub affiche un optimisme mesuré. Il estime que d’ici à l’horizon 2030, la capitalisation boursière pourrait atteindre, voire dépasser, les 15 milliards de dollars. Cet objectif ambitieux repose sur l’anticipation de l’introduction en bourse de 15 à 30 entreprises supplémentaires dans les années à venir.

L’objectif final n’est pas simplement d’atteindre des chiffres, mais de construire un marché et un eco-système solide, attrayant pour les investisseurs locaux et internationaux, où les entreprises cotées sont performantes et où la richesse créée est partagée. En résumé, la Bourse d’Alger se positionne résolument comme un acteur clé pour le financement de l’économie algérienne et pour accompagner la transformation du tissu entrepreneurial du pays dans les années à venir.

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