9 août 2026

EA change de mains <BR> Le fonds souverain saoudien s’offre le créateur de «Fifa» et «Battlefield»

L’opération aura été menée tambour battant. En à peine onze mois, le rachat d’Electronic Arts (EA), l’éditeur américain à l’origine des franchises planétaires EA Sports FC (anciennement Fifa), Battlefield et Les Sims, a été bouclé sur la base d’une valorisation de 55 milliards de dollars. Mardi soir, à l’issue de la séance de Wall Street, la société californienne, basée à Redwood City, a officialisé la finalisation de la transaction.

Désormais privée, c’est-à-dire retirée des marchés boursiers, l’entreprise passe sous le contrôle d’un consortium d’investisseurs dominé par le fonds souverain saoudien PIF (Public Investment Fund). Ce fonds d’investissement, géré par l’État saoudien pour placer ses excédents pétroliers, détiendra à lui seul 93,4 % du capital. Il est épaulé par le fonds américain Silver Lake (spécialiste du capital-investissement dans la tech) et par Affinity Partners, le véhicule d’investissement de Jared Kushner, gendre de l’ex-président Donald Trump.

« Un nouveau chapitre »
« Nous entamons cette nouvelle étape dans une position solide, entourés de partenaires qui partagent notre vision et notre ambition », a affirmé Andrew Wilson, directeur général d’Electronic Arts, dans un communiqué. « Nous investirons sans compter, accélérerons l’innovation et créerons la prochaine génération de jeux et d’expériences pour les centaines de millions de joueurs qui nous inspirent chaque jour. »

Conséquence immédiate de cette opération, l’action Electronic Arts a été retirée des marchés après trente-sept ans de cotation, dont vingt-quatre au sein de l’indice S&P 500 (le principal indice boursier américain, qui regroupe les 500 plus grandes entreprises cotées aux États-Unis). La clôture définitive est intervenue une fois obtenues les dernières autorisations réglementaires, dont le feu vert de la Commission européenne la semaine dernière, une étape jugée délicate en raison du règlement sur les subventions étrangères, qui vise à vérifier que les achats d’entreprises européennes par des États tiers ne bénéficient pas d’aides d’État déloyales.

Inquiétudes sociales
Cela n’a pas empêché 46 élus démocrates américains d’adresser en janvier une lettre à la FTC (Federal Trade Commission), l’autorité américaine de la concurrence et de la protection des consommateurs. Ils y réclamaient un examen approfondi du deal (l’accord de rachat), évoquant des craintes sur l’emploi dans un secteur déjà meurtri où 43 500 postes ont été supprimés depuis 2022 dans l’industrie du jeu vidéo, selon le site spécialisé Game Industry Layoffs.

Les parlementaires redoutaient que le montage financier, le plus important LBO (leveraged buy-out) de l’histoire, ne se retourne contre les salariés d’EA. Un LBO est une technique de rachat d’une entreprise par endettement c’est à dire les acquéreurs empruntent une grande partie des fonds nécessaires, et la cible (ici EA) rembourse la dette avec ses propres bénéfices futurs. Pour boucler l’opération, le PIF, déjà actionnaire minoritaire d’EA, et ses deux co-investisseurs injectent 36,4 milliards de dollars de fonds propres et ont émis plus de 18 milliards de dettes en emprunts obligataires.

Une charge financière colossale qui, selon les élus, pourrait inciter les nouveaux propriétaires à opérer des coupes budgétaires drastiques comme les licenciements, délocalisations, restructurations ou fermetures de studios. Pour étayer leurs craintes, les élus ont cité un chiffre éloquent, rien qu’en 2023, Electronic Arts avait supprimé 1 700 postes outre-Atlantique, signe que le plan social n’est pas une hypothèse lointaine mais une pratique déjà éprouvée par l’entreprise. La FTC n’a visiblement pas donné suite à ces sollicitations, jugeant probablement que le dossier ne contrevenait pas aux règles de concurrence.

Soft power saoudien
Cette acquisition témoigne de l’ascension fulgurante de l’Arabie saoudite dans l’univers du jeu vidéo. Take-Two (Grand Theft Auto), Capcom (Resident Evil), Nexon (jeux mobiles coréens), Nintendo (Mario, Zelda), Embracer (groupe suédois aux multiples studios) et désormais Electronic Arts, la monarchie pétrolière a multiplié ces dernières années les prises de participation chez les géants du secteur. Elle s’est également renforcée dans le mobile en rachetant intégralement Scopely (Monopoly Go) et la division jeux de Niantic (Pokémon Go), tout en investissant l’e-sport notamment via l’Esports World Cup, dont l’édition estivale s’est tenue à Paris.

À l’image du sport où elle a dépensé des sommes astronomiques pour le football (avec le club de Newcastle ou le LIV Golf), le jeu vidéo s’inscrit dans la stratégie de soft power du royaume. Le soft power désigne la capacité d’un État à influencer les autres par l’attractivité culturelle, économique ou diplomatique, plutôt que par la force militaire.

Pour la première fois, l’Arabie saoudite se retrouve aux commandes d’un acteur mondial de premier plan sur consoles et PC. Sur le trimestre avril-juin, les revenus d’EA ont grimpé de 19% en glissement annuel (c’est-à-dire par rapport à la même période de l’année précédente), approchant les deux milliards de dollars, un niveau toutefois inférieur aux attentes des analystes. La rentabilité (le bénéfice net) a, elle, quasiment doublé pour atteindre près de 400 millions de dollars.

Cette performance a été portée notamment par les licences EA Sports FC et Apex Legends, ainsi que par les contenus additionnels de Battlefield 6. Ce rachat fulgurant d’Electronic Arts marque un tournant historique, à la fois financier, industriel et politique. Il illustre l’appétit des fonds souverains pour les actifs culturels et technologiques, et pose la question de l’équilibre entre puissance d’achat, souveraineté industrielle et protection des emplois.

Définition

Qu’est-ce qu’un fonds souverain ?
C’est un fonds d’investissement détenu par un État, qui place ses réserves financières (souvent issues des ressources naturelles comme le pétrole) dans des actifs variés (actions, obligations, immobilier, entreprises) pour diversifier ses revenus et préparer l’avenir post-pétrole.

Pourquoi ce rachat est-il record ?
Avec 55 milliards de dollars, il s’agit du plus gros LBO de l’histoire, dépassant le rachat de l’hôtelier Hilton ou de la chaîne de pharmacies Walgreens. Il dépasse même le prix d’achat d’Activision par Microsoft en valorisation d’entreprise, bien que ce dernier ait été plus élevé en valeur absolue (75 Mds$).

Que deviennent les actionnaires historiques d’EA ?
Ils ont été rachetés au prix de 120 dollars par action, une prime généreuse par rapport au cours moyen des derniers mois. Ils empochent donc une plus-value, mais perdent leur droit de vote et de dividende.

Quels risques pour les joueurs ?
À court terme, aucun changement majeur n’est annoncé. Mais à long terme, les nouveaux propriétaires pourraient orienter EA vers des jeux plus rentables (microtransactions, abonnements) ou fermer des studios jugés peu lucratifs. Le risque de « fatigue des licences » existe aussi, avec un possible surplace créatif.

Le contexte géopolitique
Ce rachat s’inscrit dans la volonté du prince héritier Mohammed ben Salmane de faire de l’Arabie saoudite un hub mondial du divertissement d’ici 2030 (Vision 2030). Le jeu vidéo est jugé stratégique car il touche une jeunesse mondiale, notamment occidentale, et offre un levier d’influence culturelle majeur.

Comparaison avec le sport
Tout comme le football ou le golf, le jeu vidéo est un vecteur de prestige international. En achetant des marques aimées du public, Ryad espère améliorer son image et attirer touristes, investisseurs et partenaires technologiques, tout en diversifiant son économie hors des hydrocarbures.

Réaction des syndicats et des salariés
Si la FTC n’a pas bloqué l’opération, les syndicats américains du divertissement (comme la SAG-AFTRA) ont exprimé leur inquiétude. Ils rappellent que les LBO s’accompagnent souvent de plans de restructuration. À ce stade, EA n’a annoncé aucun licenciement, mais les observateurs restent vigilants.

Que devient le marché du jeu vidéo ?
Avec ce rachat, le secteur se concentre encore davantage à savoir Microsoft, Sony, Tencent (Chine), Embracer et désormais le PIF possèdent les plus grands éditeurs. Cette hyper-concentration pourrait, à terme, réduire la diversité des jeux et augmenter les prix, même si les autorités de la concurrence n’ont pas encore bougé.

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