Kamal Badari, Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Scientifique de l’Algérie, met le monde économique algérien à contribution pour financer la stratégie nationale d’IA. Les fonds restent à trouver, la propriété des équipements aussi.
Des puces et de l’argent. Résumés en quelques mots, voilà les deux problèmes de l’intelligence artificielle algérienne. Le 19 octobre 2026, le ministre de l’Enseignement supérieur, Kamal Badari, les a posés sur la table en réunissant banques et grands groupes, publics et privés, autour d’une feuille de route jusqu’en 2030. Des GPU pour la recherche, des financements pour l’innovation, des salaires pour faire revenir la diaspora. Et une mise en garde claire car l’État ne paiera pas tout seul. Restent deux questions sans réponse : où trouver les fonds, et à qui appartiendront les infrastructures?
Le message n’a pas pris deux minutes. L’État ne financera pas la Stratégie nationale pour l’IA tout seul. Traduisez : l’argent public ne suffit pas, il va falloir passer à la caisse. Banques, entreprises publiques, grands groupes privés, tous sont invités à financer ce que le gouvernement a déjà présenté comme une ambition nationale.
La réunion a produit une feuille de route d’ici à 2030, en quatre priorités. Un : acheter des GPU, ces puces graphiques devenues le carburant indispensable de l’IA moderne. Sans elles, pas de modèles entraînés, pas de recherche compétitive, rien.
Deux : financer la recherche appliquée, orientée vers les besoins économiques réels du pays. Le texte est franc des produits commercialisables, pas des rapports qui dorment au fond d’un tiroir.
Trois : renforcer un pôle national dédié à l’IA et aux données, chargé de centraliser les savoir-faire et de surveiller ce que font les autres.
Quatre : faire revenir les cerveaux. Le gouvernement promet aux talents de la diaspora des contrats sur mesure, des salaires compétitifs et des conditions de travail dignes de ce nom. Beaucoup de pays le promettent. Peu tiennent leurs engagements.
Pour transformer le tout en réalité, un comité conjoint doit rassembler entreprises et organismes publics. Sa mission est de chiffrer les budgets, fixer les étapes, suivre les résultats. Du concret, annonce le ministère. On n’a pas encore vu le premier chiffre.
Le calendrier, en revanche, parle de lui-même. Depuis 2023, Washington verrouille l’exportation des accélérateurs de calcul vers les pays tiers, et la demande mondiale s’emballe. Posséder ses propres serveurs n’est plus une question de prestige. C’est devenu une question de souveraineté. C’est exactement sur ce terrain que l’Algérie veut s’engager, avec sept ans de retard sur ses concurrents régionaux.
Il y a plus qu’une course aux puces. Apprendre l’IA, ici et maintenant, c’est un peu comme apprendre l’informatique dans les années 1990. On ne discute plus, on s’y met ou on reste sur le quai. L’outil redéfinit la façon de produire, d’analyser et de transmettre les connaissances. Maîtriser ses usages, ses forces et ses limites n’est plus un avantage, c’est en train de devenir une compétence de base, au même titre que la lecture ou l’écriture. C’est aussi ce que promet la stratégie algérienne comme préparer les chercheurs, les ingénieurs et les étudiants aux exigences du monde qui vient.
Deux questions restent sans réponse, et elles sont grosses. Où trouver les fonds, concrètement? Et qui détiendra les infrastructures financées collectivement l’État, les entreprises, ou un consortium sans visage? Le communiqué garde le silence. Il préfère vanter le capital humain.
Sur le papier, tout est là. Le terrain tranchera.
A Savoir
Stratégie nationale pour l’IA : feuille de route gouvernementale algérienne dont la mise en œuvre est pilotée par un comité national dédié, avec pour horizon 2030. Elle couvre l’infrastructure de calcul, la recherche, la formation et l’attractivité des compétences.
Restrictions américaines à l’exportation : depuis 2022-2023, les États-Unis conditionnent la vente de puces de calcul avancées et de matériel lié aux puces vers un certain nombre de pays, sur fond de rivalité technologique avec la Chine. Ces mesures compliquent les approvisionnements de nombreux États, y compris en dehors du conflit direct.
Diaspora algérienne : plusieurs millions de personnes, dont une communauté de chercheurs et d’ingénieurs installés en Europe et en Amérique du Nord. La rétention des talents est un enjeu structurel car l’Algérie, comme beaucoup de pays de la région, voit partir une partie de ses diplômés formés sur fonds publics.
GPU (unité de traitement graphique) : puce conçue à l’origine pour l’image, devenue l’outil clé pour entraîner les modèles d’IA, car elle calcule en parallèle bien plus vite qu’un processeur classique. Le marché est dominé par des entreprises américaines, d’où l’enjeu d’approvisionnement.
Qu’est-ce qu’un GPU ? L’unité de traitement graphique est une puce électronique conçue à l’origine pour l’affichage vidéo, devenue indispensable pour l’entraînement des modèles d’IA, car elle exécute des calculs en parallèle de manière beaucoup plus rapide qu’un processeur classique. Le marché mondial en est largement dominé par les entreprises américaines, ce qui pousse de nombreux pays à sécuriser leurs approvisionnements.
L’économie de la connaissance désigne un modèle de croissance fondé sur l’innovation, la recherche et les compétences humaines plutôt que sur l’exploitation des ressources naturelles, un sujet sensible pour un pays exportateur d’hydrocarbures comme l’Algérie.
Souveraineté technologique : capacité d’un État à maîtriser ses infrastructures numériques critiques et à réduire sa dépendance vis-à-vis d’acteurs étrangers, enjeu devenu central dans les relations internationales depuis les restrictions à l’exportation de puces imposées par certains pays.

