11 septembre 2026

À quoi servent les mathématiques à l’ère de l’IA? <BR> Quand la machine résout l’impossible, que reste-t-il au mathématicien?

Enregistré en direct pour l’émission ‘The Joy of Why’ de Quanta Magazine et animé par Janna Levin et Steven Strogatz, le débat a oscillé entre fascination et vertige. Alors que les algorithmes génèrent désormais des preuves et connectent des domaines jusque-là hermétiques, la communauté scientifique mesure l’ampleur d’un séisme inédit.

De l’outil à la redéfinition du métier
Pour Ravi Vakil, président de la Société mathématique américaine, l’IA s’inscrit dans la lignée des grandes ruptures technologiques. « Le meilleur mathématicien avec une calculatrice est le meilleur mathématicien sans calculatrice », ironise-t-il, rappelant que les instruments évoluent mais que l’esprit critique demeure le gouvernail.

Pourtant, la donne change. La résolution récente d’une conjecture d’Erdős par l’IA a prouvé que la machine ne se contente plus de vérifier : elle produit. Alex Kontorovich rapporte ainsi qu’une solution générée par GPT a directement inspiré, une semaine plus tard, des chercheurs humains pour résoudre un problème distinct. « C’est l’âge d’or que nous espérons », s’enthousiasme-t-il.

Le piège de la « slop » et la crise du récit
Mais cet afflux de données a un revers redoutable. Les boîtes de réception des comités de lecture se remplissent de «AI slop», des flots de démonstrations automatisées, souvent creuses ou erronées. « Je ne vais pas vérifier ces preuves. Ce n’est pas amusant », tranche Ravi Vakil, pointant le risque d’épuisement.

Face à la vitesse de calcul des machines, les mathématiciens doivent réinventer leur rôle. Pour Akshay Venkatesh, la démonstration formelle n’est pas une fin en soi. «Je pense aux mathématiques comme à un art de raconter des histoires», confie-t-il. Les preuves ne seraient que la grammaire d’un récit plus vaste, guidé par ce qu’il nomme la «vérité morale», cette intuition intime qui permet de sentir la justesse d’un résultat bien avant de l’avoir formellement établi.

L’anti-intellectualisme
Si l’IA ne fait pas peur sur le plan purement technique, le péril se profile ailleurs. Pour Ravi Vakil, le risque majeur réside dans son utilisation politique car justifier des coupes budgétaires drastiques sous le prétexte fallacieux que les machines rendraient l’effort de réflexion obsolète.

L’impact sur l’éducation est déjà visible. Les universités constatent une «bimodalité» inquiétante car les étudiants qui utilisent l’IA pour décortiquer les concepts progressent à vue d’œil, tandis que ceux qui la supplient de faire leurs devoirs s’effondrent en examen.

Alex Kontorovich résume le problème par une image percutante, utiliser l’IA pour résoudre un problème difficile à la place de son cerveau, c’est « utiliser un chariot élévateur pour faire de la musculation ». L’objectif de l’apprentissage n’est pas d’obtenir la réponse, mais de façonner l’esprit.

Une discipline ancrée dans les valeurs humaines
En définitive, l’intelligence artificielle pourrait forcer la discipline à se réinventer en valorisant enfin la pédagogie et la transmission. L’IA ne remplacera pas les mathématiciens, car elle ne fait que manipuler des symboles sans leur insuffler de sens.

Comme le rappelle Alex Kontorovich en conclusion «Les théorèmes n’ont pas de valeur intrinsèque dans l’univers. Ce sont les mathématiciens qui leur en donnent.» Tant qu’il y aura des hommes et des femmes pour vibrer face à l’abstraction, la quête continuera, peu importe que l’outil soit un crayon ou un réseau de neurones.

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