Deux étudiantes et leurs encadrants à l’université Mohamed Seddik Ben Yahia développent des outils numériques made in Algeria qui pourraient bien changer la donne pour les entreprises et l’administration.

Ils ne portent ni hoodie ni baskets à 30.000 dinars. Pas de campus californien, pas de logo de licorne sur le mur. Juste des salles de cours à Jijel, des ordinateurs portables, et une volonté tenace de ne pas laisser l’innovation technologique aux seuls géants de la Silicon Valley. À l’université Mohamed Seddik Ben Yahia, une poignée de chercheurs en herbe s’attaque à un pari ambitieux à savoir transformer la théorie en solutions concrètes pour l’Algérie de demain.
« Ça va, ça va, l’IA ? ». Enfin un assistant qui parle comme nous
Le problème, Soumia Lakehal l’a vite identifié. Les chatbots et assistants virtuels qui inondent le marché globalisé maîtrisent parfaitement l’anglais de Shakespeare, l’arabe classique de la presse écrite, et le français de l’Éducation nationale. Mais le dialectal algérien? Ce mélange savoureux d’arabe, de berbère, de français et d’expressions locales? Silence radio.
Étudiante en master d’Intelligence Artificielle, Soumia a donc pris les choses en main. Le résultat est une plateforme qui permet à n’importe quelle entreprise algérienne de créer, en quelques clics, son propre assistant virtuel capable de dialoguer mais alors vraiment dialoguer en « darja ». Et pas seulement car l’outil reste polyglotte, basculant sans friction entre arabe, français et anglais selon l’interlocuteur. « L’intérêt est double », résume-t-elle.
Au-delà de l’adaptation culturelle évidente, Soumia met en avant un enjeu de souveraineté car les données internes de l’entreprise restent sur place, stockées localement, à l’abri des serveurs étrangers. Plus de transfert incertain, plus de dépendance aux géants américains ou asiatiques. Une solution algérienne, pour des problématiques algériennes.
« Dis-moi ce que tu veux savoir » ou l’analyse de données sans coder une ligne
De l’autre côté du couloir, Chaïma Bensouilah, également en master IA, s’attaque à un autre mur celui des bases de données. Ces immenses entrepôts d’informations que seuls les informaticiens savaient jusqu’ici interroger avec leurs requêtes cryptiques.
Son projet? Démocratiser l’accès aux données. Imaginez un employé des ressources humaines, un commercial ou un chef de service poser à voix haute «Quels ont été nos meilleurs clients ce mois-ci ?» ou «Quel est le taux de rotation du stock sur le dernier trimestre?». Pas besoin de maîtriser SQL, Python ou quoi que ce soit. La plateforme de Chaïma traduit la question en langage courant en requête informatique complexe, fouille les données en temps réel, et ressort une réponse claire, exploitable, immédiate. Un traductrice? oui mais pas vraiment…
Le gain? Considérable. Des heures de travail épargnées, des coûts opérationnels réduits, et surtout , là encore, des données qui ne quittent jamais l’enceinte de l’entreprise. Sécurité totale, efficacité maximale.
L’administration publique dans le viseur
Ces travaux ne sont pas de simples exercices académiques. Le professeur Zenir Mohamed-Nadjib, qui supervise ces jeunes chercheuses, voit plus loin. Beaucoup plus loin. « L’objectif est de concevoir des algorithmes capables de comprendre notre contexte local », explique-t-il.
Appliqués aux services des impôts, des douanes, ou aux guichets administratifs, ces outils pourraient réduire drastiquement les délais de traitement. Un permis de construire? Quelques minutes au lieu de semaines. Un dossier fiscal? Analysé et réglé en un temps record. L’administration algérienne, souvent pointée du doigt pour sa lenteur, pourrait connaître une mutation profonde.
La 5G, le ciment de la révolution
Mais pour que ces promesses deviennent réalité, il manque encore un ingrédient à savoir la vitesse. C’est là qu’intervient Abderazak Laarioui, enseignant à la faculté des sciences économiques de Jijel. Pour lui, l’IA seule ne suffit pas. Il faut la coupler à la 5G. Car la 5G, ce n’est pas juste «internet qui va plus vite sur son téléphone». C’est un levier industriel à part entière.
Surveillance automatisée des lignes de production dans les usines. Agriculture intelligente avec des capteurs d’irrigation qui économisent chaque goutte d’eau. Dématérialisation complète des démarches administratives, inscription universitaire, paiement des impôts, demande de documents, sans jamais avoir à se déplacer. La 5G crée une interconnexion fluide entre les administrations, les entreprises et les secteurs stratégiques. Un tissu numérique dense, rapide, sécurisé. La réponse technique aux défis du développement national.
De Jijel à Alger, de la Silicon Valley à l’université du coin, l’innovation ne connaît pas de frontières. Elle a juste besoin de cerveaux curieux, de professeurs visionnaires, et d’étudiants décidés à ne pas attendre que le futur arrive d’ailleurs. À Jijel, on le construit. Maintenant.
A Savoir
Définition
- Intelligence Artificielle (IA) : Technologie informatique permettant aux machines de simuler des capacités humaines, comme apprendre, raisonner, comprendre le langage naturel ou résoudre des problèmes complexes.
- Algorithme : Ensemble d’instructions ou de règles logiques qu’une machine doit suivre pour accomplir une tâche ou résoudre un problème (c’est la « recette » de l’IA).
- 5G : Cinquième génération de réseaux mobiles. Contrairement à la 4G, elle offre un débit beaucoup plus élevé, un temps de latence (délai de transmission) extrêmement faible et la capacité de connecter simultanément des milliers d’objets (capteurs, machines) entre eux.
- Souveraineté numérique : Capacité d’un pays à maîtriser ses propres données, outils et infrastructures numériques sans dépendre de puissances ou d’entreprises étrangères, garantissant ainsi la sécurité et l’indépendance de ses informations.
- Données locales (Stockage local) : Fait de conserver les informations au sein de l’entreprise ou du pays, sur des serveurs physiques, plutôt que dans le « Cloud » international, ce qui renforce la confidentialité.
- Agriculture intelligente (Smart Farming) : Utilisation des technologies numériques (capteurs, drones, IA) pour optimiser la production agricole, par exemple en arrosant uniquement quand les plantes en ont besoin, économisant ainsi l’eau et augmentant le rendement.
- Dématérialisation : Transformation de documents ou de procédures physiques (papier) en formats numériques, permettant de traiter des démarches administratives à distance, sans déplacement.

