Moscou investit plus de 5 milliards de dollars dans le projet Rassvet pour créer un Internet par satellite souverain.

Ce lundi 23 mars 2026, Le Bureau 1440 a lancé du cosmodrome de Baïkonour une fusée emportant 16 satellites. À bord se trouvait l’ambition de la Russie de ne plus dépendre des technologies américaines pour communiquer. Derrière ce lancement modeste, seize engins contre dix mille pour Starlink, se cache un enjeu stratégique majeur à savoir la souveraineté numérique.
Des télécoms à l’orbite : le parcours du Bureau 1440
Le Bureau 1440 est une entreprise aérospatiale russe créée en novembre 2020. Son nom rend hommage à l’histoire spatiale soviétique à savoir 1440 orbites, c’est le nombre de tours que le Spoutnik-1, premier satellite artificiel de l’histoire, a accompli autour de la Terre en 1957.
Initialement baptisée MegaFon 1440, la société est née au sein du groupe MegaFon, opérateur télécom russe. Elle est dirigée par Alexey Shelobkov, également patron de Yadro, un développeur de systèmes informatiques. Depuis 2022, elle fait partie du X Holding et possède un centre de recherche et développement (R&D) au Belarus.
Rassvet ou l’ambition d’une 5G en orbite
Avant ce lancement historique, le Bureau 1440 a mené deux missions expérimentales. En juin 2023, la mission Rassvet-1 a placé trois satellites en orbite à 588 kilomètres pour tester des communications à 48 mégabits par seconde. En mai 2024, la mission Rassvet-2 a déployé trois autres satellites pour expérimenter les communications laser entre eux et l’architecture 5G spatiale. Ces tests ont permis de valider des technologies clés à savoir des satellites qui agissent comme des stations de base 5G dans l’espace, des terminaux laser de nouvelle génération, et un système de propulsion plasma. Le résultat est un débit potentiel d’un gigabit par seconde avec moins de 70 millisecondes de latence.
Le projet s’inscrit dans Rassvet, un programme gouvernemental visant à créer un réseau Internet par satellite indépendant des infrastructures occidentales. L’objectif est clair. Ne plus dépendre d’acteurs privés américains pour les communications stratégiques. Depuis le début du conflit en Ukraine, Starlink est devenu un outil militaire essentiel. Les forces ukrainiennes l’utilisent pour piloter leurs drones, coordonner leurs troupes et communiquer en temps réel. SpaceX a même renforcé la sécurité de son réseau en bloquant l’accès aux terminaux russes tout en maintenant celui des Ukrainiens.
La bataille des constellations ou l’offensive russe pour la souveraineté
Cette dépendance vis-à-vis d’Elon Musk a accéléré les programmes spatiaux souverains.La bataille des constellations fait rage. SpaceX domine avec 10.000 satellites Starlink opérationnels et 2,7 millions d’abonnés. OneWeb, le consortium anglo-indien, dispose déjà de 634 satellites opérationnels. Amazon prépare Project Kuiper avec 3 236 satellites en développement. La Chine déploie sa constellation Guowang avec 13.000 satellites annoncés. L’Europe lance IRIS² avec 290 satellites dès 2027.
Et la Russie, avec Rassvet, vient de lancer ses 16 premiers satellites pour un début commercial en 2027.
Pour rattraper son retard, Moscou mise gros. L’État investit 1,26 milliard de dollars pour le développement initial. Le Bureau 1440 apporte 4 milliards de dollars d’ici 2030. Le total atteint 5,26 milliards de dollars. Dmitry Bakanov, directeur de Roscosmos, a détaillé la feuille de route à savoir 250 satellites dès l’année prochaine, 730 d’ici 2030, et plus de 900 d’ici 2035 pour une couverture globale.
Défis industriels et ambitions mondiales
Le Bureau 1440 ne vise pas seulement les particuliers. Ses satellites pourraient équiper les trains longue distance grâce à un accord signé avec Russian Railways, les avions via un partenariat avec Aeroflot, les navires, les mines, les champs pétroliers, la télémédecine et l’éducation à distance. L’entreprise estime son potentiel à 1,5 à 2 millions d’abonnés en Russie et jusqu’à 12 millions dans le monde, avec une couverture dans plus de 70 pays.
Les experts du secteur aérospatial soulignent les défis à relever. La Russie dispose d’une expertise spatiale solide, mais elle a pris du retard dans les nouvelles économies spatiales. Le défi n’est pas technique car les fusées Soyouz sont fiables, mais beaucoup plus industriel. Car construire des milliers de satellites à coût réduit nécessite une révolution des chaînes de production. Le succès dépendra de trois facteurs à savoir la capacité à industrialiser la production de satellites à grande échelle, la résistance du système financier russe aux sanctions internationales, et l’appétit du marché pour une alternative souveraine, notamment dans les pays alliés de Moscou.
La guerre en Ukraine a transformé l’Internet par satellite en enjeu de souveraineté nationale. Ce lundi, la Russie a franchi la ligne de départ. Reste à savoir si elle pourra rattraper les concurrents déjà bien engagés dans l’orbite basse.
A Savoir
LEO
L’orbite basse (Low Earth Orbit, LEO) désigne une altitude comprise entre 160 et 2 000 kilomètres au-dessus de la Terre. À cette hauteur, les satellites offrent une latence réduite (temps de réponse) par rapport aux satellites géostationnaires traditionnels situés à 36 000 km, permettant une navigation Internet fluide et rapide.

